Lin Xian avait toujours trouvé que l'aspect le plus illogique de ses rêves... c'était leur date.
Le 28 août 2624.
Six cents ans d'avance sur le monde réel dans lequel vivait Lin Xian.
Et pourtant, le décor de la vie quotidienne et le niveau technologique de ses rêves... ne différaient en rien de ceux de 2022.
C'était complètement absurde !
...
Comment la technologie humaine aurait-elle pu stagner six cents ans sans faire le moindre progrès ?
Il avait cherché des réponses dans les bibliothèques et sur l'internet du rêve, mais toutes les informations historiques y étaient floues : numéros du loto, grands événements d'il y a plusieurs siècles, actualités majeures... aucune description détaillée nulle part.
La seule histoire qu'il pouvait consulter en bibliothèque était trop récente, et la lire ne valait guère mieux que de feuilleter les romans fantastiques vendus sur les étals de rue ; ses doutes restaient entiers.
« Peut-être que... tout ça vient d'un manque d'imagination ! »
Lin Xian en avait discuté avec un ami proche.
Et voici ce que cet ami lui avait répondu :
« Au fond, les rêves d'une personne sont des créations du cerveau, fondées sur l'imagination. »
« [Par conséquent, rien de ce qui dépasse ta compréhension n'apparaîtra jamais dans tes rêves.] »
« Ton cerveau est tout simplement incapable de concevoir à quoi ressemblera le monde dans six cents ans, alors forcément, tu ne peux pas en rêver. Regarde plus de films de science-fiction, ça s'améliorera peut-être. »
Lin Xian avait trouvé l'explication plutôt solide.
Malheureusement...
Même après des centaines de films de science-fiction, ses rêves restaient, jour après jour, exactement les mêmes.
Plus tard, après s'être bien amusé dans ses rêves, il avait fini par accepter ce cadre irrationnel :
« [Les rêves sont par nature fictifs ; plus ils sont irrationnels, plus ils sont raisonnables.] »
...
Il avait croisé Gros Chat la veille, vers dix heures.
Il devait maintenant passer à l'action.
Lin Xian s'approcha de deux petits garçons qui se couraient après en faisant semblant de se battre.
« Coup de pied volant d'Ultraman ! » « Coup de coude d'Ultraman ! »
Les garçons s'excitaient de plus en plus et s'éloignaient, trop absorbés pour remarquer que leurs masques étaient tombés par terre.
« Accessoire clé, le masque d'Ultraman, il est à moi~ »
Lin Xian ramassa le masque et le mit sur son visage.
Fuiii...
Fuiit ! Fuiit !
Deux coups de sifflet stridents.
Lin Xian venait à peine de se retourner qu'un bras épais l'attrapa et l'entraîna au pas de course :
« Te voilà, petit frère ! Cette place est pleine de gamins avec des masques d'Ultraman... j'ai eu un mal fou à te trouver ! »
Devant lui, le masque de chat familier et le visage joufflu familier.
« Viens avec moi ! La voiture est par là ; mon pote est déjà parti à la banque. »
« Attends une seconde, Frère Lian. »
Lin Xian arrêta Gros Chat :
« J'ai une question. »
« Vas-y. »
« Comment il s'appelle, le chat de dessin animé sur ton masque ? »
« Celui-là ? »
Gros Chat désigna le masque déformé sur son visage :
« C'est le Chat Keke, tu le reconnais pas ? Il est super populaire. »
« T'as des goûts drôlement variés, pour ton âge. »
« Ma fille adore ce chat ; j'en ai acheté pas mal, de ces peluches, dans le temps. »
« Bon, d'accord. »
Lin Xian se dégagea de la main de Gros Chat et repartit vers le magasin de jouets :
« J'ai oublié de prendre un truc ; va m'attendre dans la voiture. »
Paf...
Une main massive s'abattit soudain sur l'épaule de Lin Xian !
« Tu m'as déjà vu quelque part ? »
« Jamais. »
« Alors pourquoi tu m'appelles Frère Lian ? » Gros Chat fixait Lin Xian d'un regard dur.
...
...
Un vent d'été brûlant souffla, comme si le temps lui-même s'était arrêté.
Aucun des deux ne parla.
Des enfants rieurs passèrent en courant à côté d'eux, et l'immense place sembla à des années-lumière.
Gros Chat porta la main gauche à sa ceinture...
Lin Xian tourna lentement la tête.
Ultraman fixa le Chat Keke :
« Tu veux savoir pourquoi ? »
« Oui. »
...
...
« Parce que ta tête est vraiment trop grosse... »
« Hein ? »
Gros Chat fronça les sourcils, et le Chat Keke se retrouva tout écrasé.
Lin Xian se débarrassa de la main posée sur son épaule :
« Ta grosse bouille, je peux vraiment pas passer à côté. "Lian", le visage, ça te va bien. Si ça te dérange, je peux changer de nom. »
« Hahaha ! » Gros Chat éclata d'un rire franc :
« T'as l'œil, gamin ! Les gars m'appellent Gros Chat dans la rue, alors Frère Lian, ça marche aussi ! »
« Va vite chercher ton truc ! On a un planning serré ! »
Lin Xian agita la main et entra dans le magasin de jouets.
Ce Gros Chat...
Il l'avait cru brutal et impulsif, mais il s'avérait plutôt méticuleux.
« Bonjour. »
Lin Xian s'approcha du comptoir du magasin :
« Je voudrais acheter une peluche du Chat Keke. »
« Très bien, monsieur, elles sont sur l'étagère, là-bas. »
La vendeuse conduisit Lin Xian jusqu'à une étagère de jouets dont plusieurs rayons croulaient sous les Chats Keke.
Gros Chat avait apparemment raison : ces trucs se vendaient vraiment comme des petits pains.
Lin Xian en prit un modèle de base et se mit à l'examiner sous toutes les coutures, étudiant avec soin la structure du chat, ses proportions, ses membres, ses vêtements...
Bien regarder, retenir les détails.
Quand je me réveillerai à 00:42, je n'aurai plus qu'à le dessiner de mémoire.
Il fallait le reconnaître, ce Chat Keke était d'un design extrêmement mignon, en tout point à la hauteur d'Hello Kitty.
Lin Xian le scruta à l'œil nu sous tous les angles.
Dans le monde du design, ça passerait pour du plagiat...
Mais peut-on parler de plagiat quand on copie son propre rêve ?
« Tout ce qu'il y a dans mes rêves, c'est moi qui l'invente, non ? C'est moi, l'auteur original. »
Lin Xian l'examinait avec une extrême attention.
« Hé ! Qu'est-ce que tu fabriques, là-bas ! »
Un grand cri, et Gros Chat déboula, fulminant ! Il empoigna Lin Xian et l'entraîna vers la sortie :
« T'as aucune notion du temps, frérot ! Grouille-toi ! »
Clac.
En passant devant la caisse, Gros Chat abattit sur le comptoir un billet doré de mille yuans :
« Gardez la monnaie ! »
La voiture de Gros Chat était garée devant la porte, et Lin Xian, la peluche du Chat Keke dans les bras, fut poussé tout droit à l'intérieur.
Vroum...
Gros Chat écrasa l'accélérateur, en jurant et en fusillant du regard la peluche dans les bras de Lin Xian :
« C'est avec ce truc-là que tu vas craquer le code ? Tu te fous de... »
« Donne-la à ta fille. »
Lin Xian posa la peluche devant le volant.
« Ben... »
Gros Chat se tut brusquement.
La férocité et la colère se figèrent sur son visage ; le juron à moitié prononcé resta suspendu en l'air.
Quelques secondes passèrent.
La sauvagerie se dissipa lentement...
La bouche tordue se referma lentement...
Il ravala sa salive.
Regarda droit devant lui.
Conduisit en silence.
...
Pas un mot ne fut échangé de tout le trajet.
Lin Xian ne comprenait pas pourquoi Gros Chat, toujours si bruyant et si exubérant, était devenu aussi silencieux.
Si silencieux qu'il en paraissait presque un inconnu.
Dans la camionnette, il n'y avait que le tic-tac intermittent du clignotant... et les coups d'œil que Gros Chat ne pouvait s'empêcher de jeter à la peluche du Chat Keke chaque fois qu'il regardait dans le rétroviseur.
Le masque commençait à lui faire mal au crâne.
Lin Xian desserra l'élastique de la main.
Le feu du carrefour se mit à clignoter.
« Merci. »
Gros Chat avait parlé doucement, d'une voix un peu rauque.
Il sortit une cigarette du paquet, la porta à ses lèvres et l'alluma avec un briquet.
« Ça fait des années... que j'ai plus acheté de peluche du Chat Keke. »
La fumée s'éleva en volutes.
« Ta fille a grandi, c'est ça ? »
Lin Xian, la joue appuyée sur la main, avait dit ça d'un ton détaché.
« Elle est morte. »
Gros Chat tira longuement sur sa cigarette, et la fumée tourbillonna dans l'air :
« Ça fait des années qu'elle est morte. Elle avait que six ans. »
« Un accident ? »
« Non. »
Gros Chat freina :
« Elle a été assassinée. »
« Pourquoi est-ce que quelqu'un voudrait tuer une enfant de six ans... »
« Frérot. »
Gros Chat coupa Lin Xian et désigna la banque de l'autre côté de la rue :
« On y est, au boulot. »
Clic !
Il enfonça le chargeur dans le pistolet, fit monter une balle dans la chambre, puis ajusta le masque sur son visage :
« On y va, frérot ! »
« Une fois cette banque braquée, je pourrai venger ma fille ! Le boulot d'abord, on causera après ! »
Sur ces mots, Gros Chat sourit, tapota l'épaule de Lin Xian, sauta de la voiture et se dirigea vers l'entrée de la banque.
« ... »
Lin Xian resta silencieux.
Seul dans la voiture, il regarda Gros Chat s'éloigner d'un pas mal assuré.
Devant lui, l'adorable peluche du Chat Keke était seule. Lin Xian se remémora la scène de son rêve de la veille :
« Frère Lian, dans la chambre forte de la banque, il n'y a que des coffres, pas un seul centime... »
