Malgré ses maigres moyens, Sisala avait offert un grimoire à Do-Jin. C'était un pot-de-vin, bien sûr, mais un simple objet de palier 1.
Pour quelqu'un qui avait parlé avec Sion Grace, reçu un présent de ses propres mains et franchi un portail menant à la Bibliothèque de Toutes les Vérités, un grimoire de palier 1 ne valait pour ainsi dire rien.
Une fois calmée, la tête refroidie, Sisala en avait pris conscience. Non seulement une seconde rencontre était improbable, mais elle avait même renoncé au faible espoir qu'il la reconnaisse si leurs chemins se croisaient de nouveau un jour. De l'espoir ? Quel espoir ? Chaque fois qu'elle se rappelait l'air ahuri qu'il avait affiché quand elle avait perdu son sang-froid et s'était accrochée à lui sans réfléchir, elle ne pouvait s'empêcher de donner des coups de pied dans sa couverture tant elle avait honte.
Et pourtant, il venait la voir en personne, moins d'un mois plus tard.
« Pourquoi est-ce qu'il me cherche ? »
Sisala n'arrivait pas à comprendre ce qui pouvait amener Do-Jin jusqu'à elle. Ce ne pouvait pas être pour une aide magique ou un quelconque service. Et l'idée qu'il ait été séduit par sa beauté était plus ridicule encore.
« Oh... »
Tandis que Sisala faisait tourner à plein régime son cerveau engourdi pour tenter de deviner la raison, elle s'aperçut soudain que le bâtiment de l'Antenne se dressait juste devant elle. Elle déglutit péniblement. L'épuisement et la somnolence écrasants qui l'accablaient un peu plus tôt s'étaient envolés depuis longtemps.
Derrière cette porte se trouvait quelqu'un qui avait peut-être un lien avec le rang noir d'Elthomagia. Cette seule pensée lui vida complètement l'esprit. Telle une poupée détraquée, Sisala ouvrit la porte dans un grincement, puis entra dans l'Antenne d'un pas tout aussi raide.
« Iiik ! » Elle laissa échapper un son à mi-chemin entre le souffle et le hoquet.
Ses yeux avaient croisé ceux de Do-Jin, adossé nonchalamment au mur, le regard rivé sur l'entrée. Peut-être était-ce son lien avec Sion Grace qui colorait sa perception, mais il lui parut bien plus impressionnant que lors de leur première rencontre. Sa posture légèrement voûtée et son regard acéré avaient quelque chose d'extraordinaire, presque troublant. Elle ne comprenait pas comment elle avait pu se montrer si entreprenante avec lui, la dernière fois. Sa propre audace la laissait stupéfaite.
Pendant que Sisala restait figée, Do-Jin échangea quelques mots avec le mage à l'air doux assis au comptoir. Puis il s'approcha d'elle d'un pas assuré.
« Il vaudrait mieux aller ailleurs. Ce n'est pas vraiment l'endroit pour une vraie conversation », dit-il d'un ton posé.
« Hein ? Oh, oui. C'est vrai », répondit-elle avec un temps de retard, avant de lui emboîter le pas. Sisala le suivit tandis qu'il se faufilait avec aisance dans le dédale des ruelles.
Ils finirent par arriver dans un charmant petit café nommé La Sérénité voilée. Do-Jin l'avait fréquenté de temps à autre dans sa vie précédente. Fidèle à son nom, chaque table y était isolée par des cloisons et des rideaux, et une magie d'insonorisation enveloppait les lieux, ce qui en faisait l'endroit idéal pour les conversations discrètes. Sans demander son avis à Sisala, Do-Jin commanda pour eux deux, choisissant tout naturellement la boisson la moins chère de la carte.
Sisala, de toute façon, se moquait bien de savoir si le liquide posé devant elle était de l'eau ou même de l'eau de vaisselle. Seul comptait pour elle ce que Do-Jin allait dire. Elle était curieuse, désespérément curieuse. Mais Do-Jin ne parlait pas. Il se contentait de remuer sa boisson, d'en boire une gorgée et de hocher la tête pour lui-même, comme s'il était parfaitement détendu.
Sa patience s'amenuisant de seconde en seconde, Sisala agrippa le bord de sa robe et se força à attendre. Do-Jin, qui observait la scène, poursuivit son numéro silencieux, savourant sa boisson avec un calme théâtral.
Elle finit par craquer. « Euh... Qu'est-ce qui vous amène aujourd'hui ? J'ai beau y réfléchir, je ne vois pas pourquoi vous auriez besoin de me trouver... »
Alors seulement, Do-Jin tourna enfin les yeux vers elle.
Il avait parfaitement conscience de l'intérêt que Sisala Omen lui portait. Bien sûr, il découlait sans doute pour l'essentiel de son lien avec Sion Grace, mais peu importait. Ce qui comptait, c'est que cet intérêt pouvait servir de levier. S'il jouait bien ses cartes, obtenir sa coopération ne lui coûterait aucun effort.
Il lui suffisait de demander, mais cela aurait inversé le rapport de force. Il serait apparu comme celui qui avait besoin d'elle, même si c'était techniquement le cas.
'Ce n'est pas le genre de marché où j'ai intérêt à me mettre en position de faiblesse', pensa-t-il en observant Sisala tout en feignant de savourer sa boisson. 'On dirait qu'elle arrive à bout...'
De même qu'il lui fallait choisir les bons mots, son silence était une manœuvre calculée, destinée à donner le ton de ce qui allait suivre. Satisfait de voir les choses se dérouler comme prévu, Do-Jin laissa un léger sourire se dessiner sur son visage.
Il récita la première réplique du scénario qu'il avait soigneusement élaboré dans sa tête : « Que représente la magie, pour vous ? »
« Pardon ? »
L'expression de Sisala montrait qu'elle ne s'attendait pas à cette question. Elle n'avait même jamais envisagé une telle réflexion.
Do-Jin insista. « Je vous repose la question. Que représente la magie, pour vous ? »
Confrontée deux fois à la même question, Sisala se tut, les sourcils froncés, cherchant sa réponse. Quand elle parla enfin, son expression était d'un sérieux absolu. « La magie... c'est tout ce qu'il me reste. »
Sa voix portait le poids de quelqu'un qui n'avait rien, ni famille, ni amis, ni amoureux, et qui s'était accroché à la magie comme à la première et seule chose qui lui ait jamais vraiment appartenu.
La sincérité de ses mots pesait plus lourd que Do-Jin ne l'avait prévu, et il en ressentit une pointe de satisfaction. Cette réponse honnête était le signe que les murs qu'elle avait bâtis autour d'elle commençaient à s'effriter.
Prenant garde à ne pas la refermer comme une huître, Do-Jin adoucit le ton et choisit ses mots avec soin. « La première fois que nous nous sommes rencontrés, vous m'avez donné un conseil. Vous m'avez dit que je ferais mieux de tenter l'académie plutôt qu'Elthomagia. »
À ces mots, Sisala baissa la tête, comme si elle voulait disparaître sous terre. Sa peau pâle, sans doute faute de soleil, vira au rose.
« Je suis vraiment désolée pour ça. Je n'avais aucune raison de donner des conseils à quelqu'un comme vous... Je me suis mêlée de ce qui ne me regardait pas. »
« Non, je vous en suis reconnaissant », répondit calmement Do-Jin.
« Hein ? »
« Je savais que ce n'était pas de la malveillance. Vous pensiez sincèrement que l'académie me conviendrait mieux, et c'était un bon conseil. Honnêtement, n'importe qui d'autre à ma place aurait sans doute eu intérêt à choisir l'académie. »
« Je... suppose que c'est vrai », marmonna Sisala d'une voix si faible qu'elle en fut presque engloutie. Puis elle porta sa boisson à ses lèvres pour apaiser sa gorge sèche.
« Mais c'est justement pour ça que je ne me suis pas senti offensé, même quand vous m'avez donné ce grimoire qui servait de toute évidence de pot-de-vin. Ça m'a seulement fait penser : "Waouh, cette personne est vraiment passionnée de magie." »
Elle n'alla pas bien loin dans sa gorgée. Le mot « pot-de-vin » la frappa comme la foudre, et sous le choc, le liquide passa de travers, lui remontant dans la bouche et le nez. Elle parvint par la seule force de sa volonté à ne pas tout recracher, mais ne put rien contre la violente quinte de toux qui suivit.
Même une fois la quinte passée, elle resta affalée, la tête contre la table, immobile et pitoyable. Mais Do-Jin n'avait pas l'intention de la laisser s'en tirer si facilement. Il poursuivit, chacun de ses mots grignotant un peu plus son sang-froid.
« Il n'y a pas de quoi avoir honte. N'importe quel mage aurait perdu la tête dans cette situation. Un mage novice qui se retrouve soudain à discuter avec une grande mage ? Et non seulement discuter, mais en plus la voir lui remettre un anneau ? Honnêtement, plus de la moitié d'entre eux m'auraient torturé ou tué sur-le-champ pour le voler. »
À côté de ça, offrir un misérable grimoire de palier 1 en guise de pot-de-vin, c'était presque adorable.
Cette remarque supplémentaire arracha à Sisala un gémissement de supplication. « Pitié... arrêtez. Je sais que je suis coupable d'un crime terrible, alors restons-en là. »
« Sisala », dit-il fermement, et elle se figea. « Je ne dis pas ça pour vous mettre mal à l'aise ou pour me moquer de vous. Vous avez eu la gentillesse de me conseiller quand je débutais à peine comme mage, et votre passion pour la magie est quelque chose que j'admire sincèrement. »
« Arrêtez, arrêtez. » Sisala tremblait, comme si les compliments lui faisaient plus mal que tout le reste.
Mais Do-Jin n'avait pas fini. « C'est pour ça qu'il n'y a rien d'étrange à ce que, au moment où j'ai eu l'occasion de demander l'aide d'un autre mage, vous soyez la première personne à qui j'ai pensé. Après tout, vous êtes la meilleure mage que je connaisse. »
Sisala, qui se tortillait de gêne, se figea. Elle s'était raccrochée au mot « aide ». Elle releva timidement la tête, et dans ses yeux brillait une lueur de désespoir.
Do-Jin fit mine de ne pas remarquer son expression et parla comme si de rien n'était. « Rien de bien extraordinaire. Il se trouve simplement que j'ai mis la main sur les dernières volontés et le journal de recherche d'un certain mage, ainsi que sur l'emplacement de son atelier. D'après ce que j'ai compris, il travaillait sur une magie destinée à relier notre monde au monde démoniaque. »
Do-Jin avait beau parler d'un ton détaché, ses mots n'avaient rien d'anodin.
Saisie par la portée de ce qu'il venait de dire, Sisala bondit sur l'occasion. « Attendez une minute. Vous avez bien dit une magie pour relier Lostania à un autre monde ? »
« Oui. Apparemment, il n'a pas réussi, mais c'est ce qu'il cherchait à faire. »
La réponse désinvolte de Do-Jin ne fit qu'accroître la stupéfaction de Sisala. Il ne s'agissait pas d'un banal sort d'invocation de démons, mais des recherches d'un mage de haut rang qui tentait de forger un lien entre les dimensions. Un tel savoir, assorti de l'emplacement de son atelier, aurait fait saliver n'importe quel mage. Et Do-Jin en parlait comme si de rien n'était.
'Il a vraiment quelque chose d'inhabituel.'
Le soupçon qu'elle nourrissait depuis l'apparition de Sion Grace se changeait à présent en certitude. Et à mesure que sa conviction grandissait, sa curiosité grandissait aussi. Il semblait déplacé de poser la question, et même si elle la posait, une réponse franche paraissait improbable. Mais elle avait beau le savoir, le besoin de savoir était insoutenable.
Finalement, Sisala céda à sa curiosité, comme l'aurait fait n'importe quel mage. « Euh, à propos de cette fois-là... quand Sion Grace en personne est apparue... puis-je vous demander quel est votre lien avec elle ? »
Elle ne se doutait pas que c'était précisément la question que Do-Jin attendait. Tout comme son silence de tout à l'heure avait été calculé, le fait qu'il n'ait pas dit un mot de Sion Grace était une omission délibérée. Les humains sont naturellement attirés par ce qui n'est pas dit, par les mystères qu'on fait miroiter juste hors de portée.
Dès que Sisala posa la question qu'il attendait, Do-Jin lui servit la réponse qu'il avait préparée. « Je n'ai pas vraiment de relation avec elle. Tout cet épisode n'était qu'une suite de coïncidences qui se sont parfaitement alignées, un pur coup de chance. Je ne suis qu'un Étranger ordinaire. »
Évidemment, Sisala ne pouvait pas croire cette vérité toute nue. Que la célèbre Sion Grace, si distante et si impérieuse, apparaisse par pur hasard, offre un anneau à un parfait inconnu et lui accorde l'accès à la légendaire Bibliothèque de Toutes les Vérités sans qu'il appartienne seulement à Elthomagia ? Même le plus naïf des imbéciles n'aurait pas gobé une histoire pareille.
'Elle aura du mal à accepter ma réponse. Elle va continuer à se demander quel genre de relation Sion Grace et moi pouvons bien avoir, à échafauder des théories. Et pour finir, elle s'arrêtera sur l'explication la plus plausible que son imagination lui soufflera et se convaincra que c'est la vérité.'
Un rapide coup d'œil confirma ses soupçons. Sans prononcer le moindre mensonge, Do-Jin avait réuni les conditions idéales pour continuer à profiter de l'aura de Sion Grace.
'Comme prévu, elle ne me croit pas.'
L'expression de Sisala montrait clairement qu'elle ne se fiait pas à son explication. Elle baissait les yeux et hochait la tête comme si elle était d'accord, mais son visage trahissait le doute et la certitude qu'il lui cachait quelque chose.
« Donc, c'est par pure coïncidence que vous vous trouviez là », dit-elle.
Son ton était neutre, mais son regard disait en substance : 'Je vous laisse tranquille pour cette fois.'
'Ce type cache vraiment quelque chose.'
Il avait ainsi réussi à imprimer dans son esprit une image de lui plus grande que nature. Qu'elle s'en rende compte ou non, le Do-Jin qu'elle se figurait désormais était sans doute cent fois plus impressionnant que le vrai. Il était temps de se servir de cette illusion pour conclure.
« Si vous n'avez pas d'autres questions, revenons-en à notre affaire. Sisala, si vous le voulez bien, j'aimerais partager cette occasion avec vous. »
« Mais pourquoi ? Avoir un aperçu de l'atelier d'un mage d'un niveau bien supérieur au vôtre, c'est une occasion qui vaut son pesant d'or. Pourquoi la partager avec quelqu'un comme moi, qui n'a aucun vrai talent et qui n'est personne ? »
La vérité était simple. Il ne voulait pas partager les récompenses avec un autre joueur. Et il savait qu'elle ne le trahirait pas, pas avec la crainte de Sion Grace suspendue au-dessus de sa tête. Il y avait d'autres raisons, bien sûr, mais aucune que Sisala aurait eu envie d'entendre. Les gens sont attirés par ceux qui leur disent ce qu'ils veulent entendre.
Do-Jin choisit donc la vérité que Sisala avait le plus envie de croire, une vérité taillée sur mesure d'après ce qu'il savait de la femme qu'elle deviendrait.
« Je pense que vous avez beaucoup de talent. Vous êtes juste un peu perdue en ce moment. Une fois que vous aurez trouvé la voie qui vous est destinée, vous deviendrez un jour une mage vraiment remarquable. C'est du moins ce que je crois. »
Qu'un mage de palier 1 parle de talent aurait pu sembler ridicule, mais aux yeux de Sisala, Do-Jin n'était pas qu'un mage de palier 1. L'illusion qu'elle s'était forgée de lui le rendait bien plus extraordinaire. Les gens croient ce qu'ils veulent croire. Et les mots de Do-Jin étaient exactement ce qu'une mage écrasée par la perte de confiance et le doute avait besoin d'entendre.
« Merci », murmura Sisala.
[Relation établie !]
[Sisala Omen, mage d'Elthomagia, vous a pris en affection.]
[L'affinité de Sisala Omen augmente de 10 points, pour un total de 10.]
Et c'est ainsi que les rôles de maître et de subordonnée furent fixés.
