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Empress of FireChapitre 5 · 5/5

Chapitre 5

Chapitre 5 - Le mari-bœuf

23 octobre 2026 ~22 min · 4 302 mots

C'était encore un huitième jour, le seul jour où je pouvais vraiment m'exercer à mes lettres. Sim et Helan étaient assis à une table dans la salle commune de la maison close, tandis que j'essayais de lire ce qui était écrit sur le parchemin.

« M-m "Mon" nom est... "Ed" », dis-je, les yeux rivés sur le parchemin. Apprendre mes lettres était plus difficile que je ne l'avais imaginé. Retenir les trente-deux lettres et leurs sons n'était pas une mince affaire. Pire encore, les règles du falacien ne valaient pas pour tous les mots. Certaines lettres changeaient de son selon l'usage. Les vraies plaies, c'étaient les sons composés et les lettres muettes. Après presque quatre mois d'efforts, je savais à peine lire et écrire.

Les nombres, en revanche, me venaient facilement. Une fois les symboles appris, l'addition, la multiplication et la division étaient toutes assez simples. Mes seules difficultés venaient des problèmes de réflexion. Un sac de haricots de vingt livres perd deux dixièmes de son poids chaque seconde à cause d'un trou : combien de temps faut-il pour que le sac perde les trois quarts de son poids ?

Cette question m'avait pris une journée entière. Mais comme pour presque tout, plus je m'exerçais, plus je progressais. Je ne tardai pas à inventer mes propres problèmes. Je m'exerçais même à bien parler, à bien me tenir assise et à bien manger. C'était un savoir-faire que possédaient quelques-unes des filles. Elles pensaient que je me préparais à trouver un mari, et je n'avais aucune envie de les détromper. J'étais loin d'être une dame noble, mais j'avais fait des progrès. Non que j'aie eu la moindre envie de devenir noble ; je doutais simplement qu'un Mage prenne pour apprentie une péquenaude mal élevée.

« Mon nom est Edith », dis-je après quelques secondes de réflexion supplémentaires. Sim et Helan hochèrent la tête.

« C'est difficile », me plaignis-je.

Helan acquiesça. « Vu que tu n'as commencé qu'il y a quelques mois, ce sont des progrès rapides. »

« Ouais. Moi, j'ai jamais appris aussi vite, et pourtant ma mère m'apprenait tous les jours », ajouta Sim.

Je haussai les épaules. « J'ai une raison d'apprendre. »

« Le moment approche », dit Helan d'un air entendu.

Je la laissais volontiers croire ce qu'elle voulait. Sim, assis sur le banc, me regardait d'un drôle d'air.

'Il veut dire quelque chose.'

« Je crois que ça suffit pour l'étude aujourd'hui. Et si on allait prendre l'air, Sim ? » demandai-je.

Sim sourit, découvrant ses dents blanches étonnamment droites. Il avait l'air coupable, pour une raison ou une autre. Je ne savais pas pourquoi, mais je le découvrirais dès que nous serions seuls.

***

Quelques minutes plus tard, nous étions dans la forêt de Garued, assez près du village pour ne courir aucun danger.

« Qu'est-ce qu'il y a, Sim ? T'as l'air contrarié ? » demandai-je.

« Les recruteurs devraient être là demain. C'est pas une conscription, alors j'suis pas obligé d'y aller », dit-il, avec ce même air coupable qu'il affichait depuis plusieurs jours.

« Alors quoi ? T'hésites ? »

Il me regarda dans les yeux, se mordit les lèvres et dit : « T'es différente ; on dit que t'as arrêté de faire des histoires. Je te connais assez, t'es pas du genre à plier l'échine parce que t'as reçu une mauvaise raclée. C'est comme a dit Helan, ton temps est compté. Tu sais qu'ils vont te marier à un salaud rien que par méchanceté. »

Je haussai les épaules, impuissante. « Peut-être qu'il est temps que j'arrête de me battre et que j'accepte le monde comme il est. »

Un éclair de colère passa sur le front de Sim. « Mens pas, Edith. T'es pas douée pour ça. »

Sim devait être très inquiet, puisqu'il m'appelait par mon prénom entier. J'aurais pu lui dire la vérité, mais je m'en abstins. « T'es pas un devin qui lit la vérité, Sim. Je peux plus. Le dernier fouet m'a enlevé l'envie de me battre. Tant que mon mari est pas trop mauvais, je me plaindrai pas. »

Sim n'était pas du genre discret. Il irait raconter ça à quelqu'un. Plus tout le monde me croirait vraiment docile, moins on s'attendrait à ma fuite. Je tiendrais ce mensonge jusqu'au tout dernier moment.

Sa confusion se mua en colère, et Sim repartit vers le village à grands pas.

Sans doute pour aller se plaindre à sa mère. Sim et sa mère étaient eux aussi des parias à Farway, simplement parce qu'elle n'était pas née ici. Il faudrait encore une génération ou deux pour que le reste du village les accepte. Sa mère ne voulait pas qu'il me fréquente trop.

C'était stupide, à mon avis, mais Sim ne semblait pas se soucier de ce que pensaient les gens. Les conseils de sa mère m'étaient encore moins utiles. Me consacrer au temple d'Anier comme vierge était un projet que j'avais écarté aussitôt. Le serment engageait pour la vie, et je préférerais mourir plutôt que de me vouer à une déesse dont les enseignements servaient à justifier leur cruauté.

Je pris vers le nord, m'enfonçant dans la forêt. Après quelques minutes de marche, je retrouvai mon arbre familier. J'ouvris ma boîte et souris. Quatre-vingt-quatre piécettes d'économisées. D'ici mon jour de nom, j'aurais une pièce d'argent entière. J'y laissai tomber quatre piécettes de plus et repartis.

***

Le lendemain, j'étais au travail dans l'échoppe de Grelleth, à laver le linge comme d'habitude. Les recruteurs étaient arrivés dans la matinée. Le long convoi de chariots transportait des garçons de douze à vingt ans. Certains semblaient au bord des larmes, d'autres avaient l'air résolus. J'ignorais qui, au village, s'engageait, et je ne m'en souciais pas, à part Sim.

J'aurais aimé lui dire au revoir, mais je ne pouvais pas vraiment quitter mon travail. Au bruit de pas pressés, je souris. Dès que je levai les yeux, je vis Sim. Il portait une chemise et un pantalon de coton épais, avec une lourde cape brune.

« Je pars », dit-il après quelques instants d'un silence gêné.

« Je sais. Je te souhaite le meilleur, Sim », dis-je en lui adressant un sourire.

« Je peux te donner quelque chose ? » demanda-t-il.

« Oui. » Il eut l'air surpris. Je n'acceptais jamais la charité, mais j'étais différente désormais, et je n'allais pas laisser tomber mon nouveau masque.

Il me fit signe d'approcher de la clôture, alors je lâchai ma brosse. Quand je fus près de lui, les yeux me sortirent presque de la tête.

« Comment t'as eu ça ? » demandai-je.

Il sourit d'un air malicieux et dégaina la dague. Une lame à double tranchant qui se terminait en pointe acérée. La lame faisait un pied de long, avec une poignée de bois bruni et une garde de métal. Je ne connaissais pas grand-chose aux armes, mais j'étais certaine que celle-ci n'était pas bon marché.

J'hésitai. « Pourquoi ? » demandai-je.

Il gloussa. « Trente-trois coups de fouet et t'as jamais crié. Et d'un coup, te voilà douce comme un agneau. J'y crois pas, Ed. T'as un plan, pas vrai ? »

Avant que je puisse mentir, il poursuivit : « T'as pas besoin de me le dire, je le sais. Le monde est dangereux, là-dehors, et t'auras besoin de te protéger. »

'C'est sûrement mieux que la pointe de fonte que je comptais emporter.'

« Merci, Simon », dis-je en prenant la lame et son fourreau. Je remarquai une boucle sur le fourreau pour l'accrocher à une ceinture.

De toute ma vie, cette lame était sans conteste le plus beau cadeau que j'aie jamais reçu. Je n'avais rien à lui offrir en retour. Puis une idée me vint.

Je soupirai et rassemblai mon courage. Me tournant vers lui, j'ordonnai : « Bouge pas. »

Il eut l'air perplexe. Je posai la lame à mes pieds, puis lui pris la tête à deux mains et l'approchai lentement de mon visage.

La confusion céda à la terreur, puis il ferma les yeux, se pencha et se laissa faire. Nos lèvres se touchèrent ; je le retins ainsi quelques secondes avant de me reculer. Il me suivit, ne voulant pas que nos lèvres se séparent.

En rouvrant les yeux, il me regarda comme s'il me voyait pour la première fois.

« Euhhh... » fut tout ce qui sortit de sa bouche.

« On dit que le premier baiser d'une jeune fille porte chance à celui qui le reçoit. Un échange équitable, non ? » demandai-je en ramassant la dague.

Il gloussa et se frotta l'arrière du crâne. « O-oui. »

« Si je passe l'entraînement, y a de bonnes chances qu'on m'affecte à la capitale. Alors, où que ton plan te mène... Tu me trouveras là-bas. Peut-être. »

Je souris et hochai la tête. « Je m'en souviendrai. Bonne chance, Sim. »

Il prit une grande inspiration, tourna les talons et dit : « J'ai toute la chance qu'il me faut, maintenant. »

Tandis qu'il s'éloignait, je me demandai combien de temps il faudrait, si cela arrivait un jour, avant que je le revoie. Je ramassai la lame et frissonnai au souvenir de ses lèvres sur les miennes. Je ne m'attendais pas à ce qu'embrasser un garçon pour la première fois soit aussi désagréable.

***

Le travail se poursuivit de longues heures, jusqu'au coucher du soleil. Grelleth me donna deux piécettes de plus, que je jetai aussitôt dans ma boîte, avec la dague.

Sans prendre la peine d'entrer dans la maison, je me rendis dans l'arrière-cour pour laver d'autres vêtements. Avant que je puisse commencer, Dariah cria : « Edith, à l'intérieur. Tout de suite. »

Je cherchai dans ma tête ce que j'avais pu faire de mal, sans rien trouver. En entrant, je trouvai les jumeaux bâtards et ma sorcière de sœur attablés, en train de souper. Les sourires qui s'affichèrent sur leurs visages à mon arrivée me mirent mal à l'aise.

Ma mère se tenait près de l'âtre ; elle ne semblait pas en colère, seulement sévère.

« Ton quatorzième jour de nom aura lieu dans quelques mois. Tu sais ce que cela signifie. »

'Ah, je comprends maintenant. La seule question, c'est : quelle ordure as-tu en tête pour me marier ?'

Mon visage resta placide, indifférent.

« Oui, Mère », répondis-je.

« Nous t'avons trouvé un mari convenable, bien qu'il ne soit pas de ce village ; c'est un boucher qui réussit plutôt bien, à Gentry. »

D'après ce que je savais, Gentry se trouvait à plus de trois jours de marche. Un petit rire d'Aalis faillit faire glisser mon masque, mais à ce stade, le garder était devenu une seconde nature.

« Je ferai comme vous le souhaitez, Mère », dis-je, calme comme un lac tiède.

Dariah marqua une pause, comme si elle attendait autre chose. Ses yeux verts transpercèrent les miens, scrutateurs. Elle n'y trouverait que le masque. La vraie Edith restait enfouie, pour l'instant.

« Il viendra dans les semaines qui viennent. Il ne faudrait pas qu'il trouve sa future épouse vêtue de mauvaise étoffe tissée main. Grelleth se passera de toi une journée. Demain, nous te trouverons une robe. »

J'inclinai la tête, imaginant le bien que ça me ferait de lui ouvrir la gorge avec ma dague. Cela me fit sourire.

Elle désigna l'arrière-cour d'un signe de tête et ordonna : « Va faire tes corvées. »

« Je vous remercie, Mère, de m'avoir trouvé un mari », dis-je aimablement, puis je sortis par la porte de devant.

***

Des heures plus tard, j'avais enfin terminé, et en revenant du ruisseau vers la maison, je tombai sur Aalis. Elle était toujours aussi éblouissante, avec son habituel sourire cruel. Elle s'approcha tandis que je me débattais avec le panier de linge.

« Alors, Tête de cheval va se marier, quelle chance tu as, hein ? » dit-elle en m'emboîtant le pas.

« Mère et Bren sont très bons d'avoir trouvé quelqu'un qui veuille épouser une fille comme moi », dis-je. Je savais que je n'étais pas jolie. Mes yeux étaient trop perçants, mon nez trop grand et ma bouche un peu trop large. Au moins, j'avais les dents droites.

Elle pouffa à mi-voix. « Je sais qui c'est. Tu veux savoir ? »

J'acquiesçai. « J'y verrais une gentillesse. »

Son sourire devint malveillant. « Il s'appelle Greg, apparemment il est aussi vieux que Père, et aussi gros et laid qu'un bœuf. Sa dernière femme est morte après trois fausses couches, et il veut continuer d'essayer. On dit qu'il a offert à Père une dot correcte. Pas autant que pour moi, évidemment. »

Un mari gros et laid dont la précédente épouse était déjà morte de fausses couches. N'importe quelle autre fille se serait enfuie à toutes jambes, désespérée, aurait pleuré et supplié Anier de lui épargner cet horrible destin. Mais ce mariage n'aurait jamais lieu. Mes choix se résumaient à devenir Mage ou mourir. Je n'envisagerais aucune autre possibilité.

Forte de cette certitude, je souris sereinement. « Je prierai pour qu'Anier accueille son âme. Et j'espère donner sans encombre un enfant à mon mari. »

Aalis resta interdite. Rien de ce qu'elle pourrait dire ou faire ne m'atteindrait. Je m'éloignai en retenant un petit rire, tandis qu'elle soufflait de dépit.

Deux semaines plus tard.

Porter une robe était étrange. Le lin bleu foncé m'enserrait la taille, et la chemise et le jupon portés dessous représentaient une quantité d'étoffe considérable. C'était serré et lourd.

Dariah et moi attendions Bren devant la maison. Sa fille et ses fils bâtards restaient introuvables. Pendant ces deux semaines, j'avais mieux mangé que jamais, puisque je ne devais pas paraître trop maigre aux yeux de mon futur mari.

Quelques minutes plus tard, Bren arriva en pleine conversation avec un homme bâti comme une maison. Il était aussi grand que Bren et en forme de tonneau. Il portait une tunique de coton brun grossier, avait les cheveux d'un brun acajou striés d'une mèche grise, et une barbe bien taillée.

Il ne put cacher sa déception en croisant mon regard. « Bonne journée, madame », dit-il à Dariah.

« Salutations, sire Greg. Je vous présente Edith, ma fille. »

On aurait dit qu'elle se forçait à dire « ma fille ».

Il s'arrêta à quelques pieds devant moi et me toisa de haut en bas comme un morceau de viande.

« Pas la plus belle ; un peu trop maigre. »

Bren haussa les épaules. « Peut-être, mais elle est jeune et féconde. Et elle a de longues années devant elle pour porter des enfants. Entrons partager un repas. »

Je restai silencieuse, comme on l'attendait de moi.

***

Attablés, nous partagions tous les quatre un ragoût riche en viande, accompagné même de pain frais au miel. Greg mangeait comme un porc, enfournant ragoût et pain dans sa gueule béante comme s'il était au bord de la famine.

'Je me demande s'il couinerait si je l'éventrais ?'

Greg se mit à parler, la bouche pleine de porc à moitié mâché. « Elle est discrète, c'est bien. J'suis sûr qu'elle connaît ses devoirs. »

Bren répondit : « Oui, aussi bien ceux du lit conjugal que la tenue d'une maison, la cuisine et le ménage. Elle connaît son rôle. »

« Dix », lâcha soudain Greg.

« Nous nous sommes déjà mis d'accord sur le prix », dit Bren.

« J'avais pas vu sa figure, elle vaut pas quinze comme épouse », rétorqua Greg.

C'était impressionnant, la façon dont ils parlaient alors que j'étais dans la pièce. Discuter aussi crûment de mon manque de beauté était irrespectueux. Mais ni Bren ni Dariah ne semblaient s'en soucier. Je ne pouvais toutefois pas me résoudre à regarder ma mère dans les yeux. Je risquais de laisser paraître ma colère. Bren, en tant qu'homme de la maison, avait de par la loi le droit de décider qui j'épouserais. Ni moi ni Mère n'avions notre mot à dire.

Les chiffres firent l'aller-retour jusqu'à ce qu'ils s'accordent sur douze pièces d'argent. Dire que c'était insultant serait un euphémisme. Peu importait, de toute façon. J'avais l'équivalent d'une pièce d'argent entière après presque deux ans de travail. D'après mes recherches, je savais pouvoir m'offrir environ une semaine dans une auberge passable, et la plupart servaient à manger. Il me resterait à peu près huit jours pour trouver du travail et un logement plus durable.

J'abandonnerais ce village et ses habitants, et à cet instant, je décidai d'abandonner jusqu'à mon nom.

C'était Edith qui était assise à cette table. C'était Edith qu'on fiançait à un bœuf sur pattes. Dans quelques mois, Edith mourrait.

***

Le repas dura moins d'une demi-heure, et pendant tout ce temps, je ne dis pas un mot. Greg remarqua à peine mon existence, alors même qu'il avait décidé de me prendre pour femme. Comme s'il ne voyait en moi rien de plus qu'un ventre sur pattes.

Je décidai de réduire Gentry en cendres pour cet affront et de l'éventrer comme le porc qu'il était. Mais si mes pensées étaient violentes et que j'en avais la volonté, je n'avais pas le pouvoir de les mettre en œuvre. Bien sûr, je pouvais prendre ma dague, me glisser dans leur chambre la nuit et les tuer dans leur sommeil, mais ensuite ? La corde du bourreau, voilà ce qui m'attendait.

Je pris une profonde inspiration et expirai, laissant refroidir le feu qui rageait en moi. Ce n'était pas le moment de le laisser sortir.

« Edith, Greg et toi devriez parler ; Dariah et moi serons dans l'autre pièce », dit Bren.

J'acquiesçai, puis ils quittèrent la cuisine pour leur chambre, me laissant seule avec le porc. Je ne m'inquiétais pas pour ma vertu ; la honte qui retomberait sur eux s'il tentait de me violer, ou y parvenait, alors que l'homme de la maison était présent suffirait à les faire chasser du village.

De quoi étais-je censée discuter avec cet homme, au juste ? Je n'en savais rien.

« Tu sais faire autre chose que la cuisine et le ménage, gamine ? » demanda Greg.

Je haussai les épaules. « Je me débrouille avec les nombres, et j'arrive à déchiffrer les lettres. J'apprends encore. » Je devais au moins faire semblant d'être bien disposée.

Il grogna, tira un parchemin d'une poche de poitrine et le jeta sur la table.

« Lis-moi ça », ordonna-t-il.

***

Cher Greg de Gentry,

J'apprends que vous avez besoin d'une épouse, après le décès de votre dernière femme. Farway compte plusieurs partis. Un ami à moi propose sa fille pour le prix de 15 pièces d'argent. Elle a treize étés, un joli visage, elle est nubile depuis peu et intacte. Si cela vous intéresse, vous pouvez envoyer votre accord par ce coursier. J'ai déjà payé pour le service.

Bien à vous, Ruben de Farway

***

Il me fallut un effort considérable pour lire la courte lettre du chef du village, mais j'y parvins.

Quand j'eus terminé, il demanda : « Un cochon mange deux livres de nourriture par jour. J'ai sept cochons. Combien de nourriture je dois acheter pour tenir une semaine ? »

C'était un calcul simple. « Quatre-vingt-dix-huit livres. »

Il hocha la tête. Je n'étais pas surprise qu'il connaisse les nombres ; la plupart des artisans et des commerçants devaient en avoir au moins une connaissance sommaire.

« Bien. Mieux que l'autre, en tout cas. »

'Aucun remords pour ta femme morte ? Je te ferai couiner un jour, porc.'

Les questions durèrent quelques minutes. Surtout sur ce que je savais de la cuisine, du ménage et de l'éducation des enfants.

« C'est un honneur pour moi, sire Greg », dis-je, en m'efforçant de ne pas vomir à mes propres mots.

Il grogna. « Greg, tout court. Faudra que je t'achète un bracelet de mariée et les cadeaux d'usage, j'imagine. Tu feras l'affaire. »

« J'essaierai d'être une bonne épouse, Greg. »

'J'apprécierai le son de tes hurlements, Greg.'

***

Je marchais main dans la main avec Greg parmi les nombreux étals et échoppes. Mon esprit était un tourbillon de rage meurtrière. L'humiliation de marcher aux côtés de cet homme me rendait folle. Partout, les gens ricanaient sur notre passage. Soit l'homme ne s'en apercevait pas, soit il s'en moquait.

Les rires ouverts d'Aalis et de sa bande, depuis l'auberge de Farway, quand nous passâmes devant, faillirent avoir raison de moi.

Il était pourtant d'usage d'acheter les cadeaux de la promise. Il semblait vouloir en finir avec la formalité. Au moins, même Dariah ne pourrait pas me les prendre.

Greg, semblait-il, gagnait bien sa vie comme boucher, car, à ma grande surprise, il m'acheta un bracelet de mariée en argent. Bren nous suivait en chaperon pendant notre sortie. D'ordinaire, plusieurs cadeaux étaient offerts sur des mois, mais ils précipitaient le mariage. On en attendait au moins trois : le bracelet de mariage, un vêtement, et un dernier cadeau pour témoigner de l'amour.

J'avais entendu parler d'un roi qui avait offert dix mille chevaux à sa promise, parce qu'elle adorait ces bêtes.

Je suppliai tous les dieux qui voudraient bien m'écouter de mettre fin à mon supplice. Le fouet était une torture moindre. Un homme familier attira mon regard. Mon cœur faillit bondir hors de ma poitrine en voyant le vieillard décrépit. Sans le vouloir, je serrai plus fort la main de Greg.

« Tu veux quelque chose au vieux ? Il a pas l'air d'avoir grand-chose », dit-il en suivant mon regard. J'avais commis un faux pas ; je ne m'attendais pas à le revoir un jour. Il paraissait pourtant encore plus près de la mort.

« On ne sait jamais, il a peut-être quelque chose d'intéressant ? » dis-je, en essayant de paraître détachée.

Il haussa les épaules. « D'accord, mais c'est le dernier. Faut que je parte avant le coucher du soleil. »

Nous nous approchâmes du vieil homme, et je ne savais pas quoi dire.

« Bonne journée, chers clients, que puis-je faire pour vous ? »

Il n'avait rien de remarquable. Des marmites, des poêles, des couteaux, quelques sacs d'herbes en vrac, le tout éparpillé sans grand soin sur une natte de toile.

« Je n'ai jamais entendu la fin de votre histoire. »

Ses yeux s'écarquillèrent ; il me reconnaissait. Il fixa son attention sur moi, puis sur le bracelet brillant à mon poignet, puis sur Greg.

« Ah, je vois. Félicitations pour ton mariage, petite. »

« Un mariage a besoin d'un cadeau d'amour, n'est-ce pas ? »

Mon cœur se mit à tambouriner dans mes oreilles. « Oui, c'est ça. Vous avez quelque chose de bien ? » demanda Greg.

Ses yeux se posèrent sur moi. Ils étaient entièrement gris à présent, mais, je ne sais comment, j'eus l'impression qu'il me voyait.

« Tu comptes toujours apprendre, petite ? » demanda-t-il.

Ce n'était pas une simple question ; il me demandait si je comptais toujours devenir Mage. Je jetai un rapide coup d'œil à Greg et vis qu'il prêtait à peine attention. J'ôtai mon masque et laissai le feu respirer. De toute ma volonté et de tout mon désir, de toute ma rage et de toute ma haine, de mon désespoir et de ma détermination, je déclarai : « Écoutez-moi bien, le vieux. Je. Vais. Apprendre. Rien n'a changé. »

Il sourit, révélant que ses trois dernières dents avaient disparu. « Un instant », dit-il, puis il alla fouiller dans sa charrette décrépite. Après une minute ou deux de recherche, il en ressortit avec une boîte en chêne sombre. Elle mesurait un peu plus d'un pied de long et trois pouces de haut sur chaque face.

« Tous les grands écrivains s'en servent », dit-il, puis il ouvrit la boîte.

À l'intérieur se trouvait une magnifique plume à pointe d'acier ouvragée. La plume était aussi noire que l'encre, longue d'environ six pouces. La pointe d'acier, de la même longueur, portait de nombreux symboles étranges le long de ses courbes ornées. Il y avait aussi un encrier de verre au bouchon de laiton terni. Comme j'étais sûre qu'il voulait dire Mage et non écrivain, il me fallait cette plume. Elle semblait avoir été entretenue avec un soin méticuleux, car elle ne montrait aucune trace de ternissure.

« Jolie plume. Combien ? » demanda Greg.

« Une piécette », dit le vieil homme.

Je souris, me rappelant que c'était le prix de la suite de l'histoire.

« Alors ? » demanda Greg.

« Je l'adore », dis-je en lui offrant mon premier vrai sourire.

Greg haussa les épaules et tendit une piécette à l'homme. Après avoir pris la boîte des mains du vieillard, je demandai : « Comment vous appelez-vous ? »

« Emyr », dit le vieil homme.

« Je me souviendrai de vous, Emyr. »

Emyr ne répondit pas, il se contenta de hocher la tête. Il semblait avoir atteint une sorte de délivrance. Il n'en avait plus pour longtemps en ce monde, quelques semaines tout au plus, mais je me souviendrais de lui.

Nous laissâmes Emyr, et cette fois, je savais que je ne le reverrais jamais. Je n'avais jamais prié avec une foi véritable. Mais si Anier existait, j'espérais qu'elle accueillerait son âme.

« Tu veux écrire ? » demanda Greg. Il ne semblait pas spécialement intéressé ; il remplissait simplement le silence avec des mots.

« Oui, c'est une passion. Je lui en avais parlé la dernière fois qu'il est passé au village. »

Greg, avec encore moins d'enthousiasme, demanda : « Quel genre d'histoires ? »

Je gardai la tête droite, mon large sourire signe de ma raison qui vacillait plus que de bonheur. De tout mon cœur, comme si mes mots pouvaient m'apporter la mort et le désespoir qui embrasaient mon esprit, je répondis : « La tragédie. »

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