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Empress of FireChapitre 4 · 4/4

Chapitre 4

Chapitre 4 : Le plan

16 octobre 2026 ~12 min · 2 354 mots

La journée se termina mal pour moi. J'étais couverte de bleus, mes vêtements étaient déchirés et j'avais un œil au beurre noir. Je pouvais à peine marcher sans qu'une nouvelle douleur me transperce, à cause des nombreuses zébrures qui me barraient le dos. Mais le pire de tout, c'était d'avoir gaspillé cinq piécettes entières. De quoi s'offrir au moins un repas correct à l'auberge. Et pourtant, tandis que je marchais vers la maison close du village, chaque pas réveillant une nouvelle douleur, je ne ressentais aucun désespoir. Je l'avais enfin trouvé. Mon rêve était sans doute impossible. Je ne savais pas comment je le réaliserais. Mais il était là ; il avait pris racine en moi, et seule la mort pourrait m'en séparer.

Ils avaient au moins eu la décence d'allonger mon corps inconscient près du feu.

'Vraiment, ce sont les maîtres de la bonté.'

Je me réveillai en pleine nuit, endolorie, mais la douleur et moi étions de vieilles amies. Mon esprit, lui, était clair comme le jour. Je savais à présent ce que je voulais.

Aujourd'hui était le seul jour de la semaine où je ne travaillais pas. Par commandement d'Anier, nul ne doit travailler le huitième jour.

Une fois passée la petite clôture de bois, je vis Dim planté devant l'entrée. Dim avait trois qualités principales : il était grand, il était fort, et il écoutait sa mère. Je ne savais pas encore si la bêtise pouvait compter comme une qualité. Mais son esprit simple ne lui permettait ni de garder rancune ni de penser du mal des autres.

« Oh non, ça a l'air moche, va voir m'man, elle va s'occuper de toi », dit Dim.

« Merci, Dim. Comment ça va, à la maison ? » demandai-je.

Il haussa les épaules. « Pas mal, on a eu un gars un peu agité hier. Mais m'man m'a dit de le jeter dehors. Il a plus voulu d'ennuis après ça. »

Le dernier jour de la semaine était si sacré que même les catins ne travaillaient pas. D'un signe de tête, je passai devant Dim et entrai dans la maison. Rien n'avait changé. Dix femmes y vivaient et y travaillaient. La grande salle était faite pour recevoir, avec des chaises et des tables partout. Les clients pouvaient s'asseoir et bavarder avec la femme de leur choix pour la nuit. Ensuite ils montaient à l'étage, et pas dix minutes plus tard, l'homme se retirait et la fille partait chercher un autre client.

Il y avait même un petit comptoir qui servait de l'alcool fort, et la maison sentait toujours un mélange de musc, d'alcool et de parfum entêtant. Une fois, je m'étais dit que si j'étais vraiment aux abois, je pourrais travailler là. Mais le jour où Dim, Sim et moi avions décidé d'espionner un client, l'idée était morte dans l'œuf.

C'était une erreur. L'amour des histoires ne ressemblait en rien à la réalité ; ça ne valait pas mieux que des bêtes en rut dans la forêt. Je me souviens encore de ces longues minutes à écouter un homme ahaner et grogner, ponctué de ce que je supposais être des gémissements de plaisir de la fille. Pour finir, l'homme grogna un peu plus fort que d'habitude, et voilà, c'était fini : l'argent changea de main, et la fille repartit chercher un autre client.

Toute la chose était répugnante, pas différente des chiens ou des chats. Penser que des hommes payaient pour ça avec l'argent durement gagné, c'était de la folie. Quel plaisir pouvait-on trouver à un acte aussi repoussant ?

Enfin, la mère de Dim, Helan, me remarqua. C'était une femme forte, dont l'essentiel des rondeurs se logeait à la poitrine et aux hanches. Elle avait les mêmes cheveux d'un blond tirant sur le châtain que son fils. Au moins, elle ne portait pas sa tenue habituelle, mais une simple robe brune et des chaussons de cuir. Le décolleté qu'elle offrait d'ordinaire avait de quoi impressionner et distraire.

Dès qu'elle me vit, la compassion monta dans ses yeux. « Encore une mauvaise, à ce que je vois », dit Helan tandis que je m'approchais du comptoir.

Je haussai les épaules. « C'est juste de la douleur. »

Elle fronça les sourcils. Helan était gentille ; en tant que catin, on la jugeait autant que moi, sinon plus. Mais cette maison close rapportait trop au village.

« Tu es trop jeune pour être aussi endurcie à la douleur. » Elle hocha la tête. « Viens. Je vais chercher la crème. »

Qu'un parent punisse un enfant indocile, c'était dans l'ordre des choses, et on aurait très mal pris que quelqu'un s'en mêle. J'avais cessé de supplier qu'on m'aide depuis longtemps. Personne ne viendrait, surtout pas Anier.

Helan me fit monter dans une chambre qui, par chance, ne sentait pas les ébats de la veille. Après m'avoir aidée à retirer ma chemise de toile, elle eut un hoquet en voyant mon dos.

« Tant que ça », murmura-t-elle, horrifiée.

Je haussai les épaules. « Trente-trois seulement. » J'étais vaguement fière de moi.

« C'est cruel, même les voleurs n'en prennent pas autant », dit-elle d'une voix qui trahissait la colère. Mais hélas, elle ne pouvait rien faire pour moi, à part la gentillesse d'une crème apaisante. Selon la loi, j'étais la propriété de mes parents. Tant qu'on ne me tuait pas et qu'on ne me mutilait pas à vie, la loi ne ferait rien.

« Allonge-toi. »

J'obéis, et un soupir de soulagement m'échappa quand elle étala la crème sur les zébrures. Peu à peu, la brûlure constante se réduisit à une douleur sourde.

« Tu seras bientôt en âge de te marier. Je sais que mon garçon n'est pas le plus malin, mais je crois qu'il ferait un bon mari. »

Je secouai la tête. « Dim est plutôt gentil, mais je ne veux pas de mari. »

« Tu ne veux pas travailler ici, quand même ? »

« Non, mais je sais ce que je veux, maintenant », dis-je avec un sourire.

« Vraiment. Et c'est quoi ? » demanda-t-elle.

« C'est un secret. » À vrai dire, vouloir devenir Mage ne valait pas mieux que ces idiots de garçons qui rêvaient de devenir de grands héros, et je ne voulais pas passer pour une sotte en le lui disant. Où pourrais-je apprendre ? Qui accepterait d'instruire une petite bâtarde de paysanne sortie de nulle part ? C'étaient là mes plus grandes questions.

« Le moment venu, tu n'auras peut-être pas le choix, Edith », dit Helan. Je devrais épouser celui que ma mère choisirait, mais cela n'arriverait pas. D'ici là, je serais partie depuis longtemps, ou morte. Il n'y aurait pas de compromis.

Je souris. « On a toujours le choix ; la plupart des gens ont juste trop peur de le faire. »

Helan soupira. « Je sais pas ce que tu as en tête, Edith, mais je t'aiderai si je peux. »

Je me tournai vers elle, souris et hochai la tête. À cet instant, je décidai de l'épargner, elle et toutes les catins de ce village.

« Yennah prépare le repas du matin, tu te joins à nous ? » me demanda-t-elle avec un sourire.

D'ordinaire, je refusais la gentillesse ; prendre quelque chose que je n'avais pas gagné blessait ma fierté. Mais la magie exigeait des sacrifices.

Quand j'acquiesçai, Helan rayonna. « Laisse la crème agir quelques minutes et rejoins-nous à la cuisine. »

Allongée sur le lit, propre fort heureusement, je me mis vraiment à réfléchir à tout ce que je savais des Mages. Ils travaillaient d'ordinaire pour les nobles ou pour les très riches. J'étais aussi à peu près sûre qu'il existait une école pour les Mages. D'après toutes les histoires, la plupart des Mages ne prenaient qu'un seul apprenti.

Il me faudrait donc en trouver un, et le convaincre d'une manière ou d'une autre de me prendre comme apprentie. Cela voulait dire me rendre dans la capitale de la baronnie, à plusieurs semaines de voiture. Il y avait de bonnes chances que l'un d'eux travaille pour le baron. Mais comment entrer en contact avec ce mage, c'était encore une autre paire de manches. J'avais sans doute plus de chances de devenir impératrice. Bon sang, rien que franchir l'enceinte du donjon m'était sans doute impossible.

« Tout ça va finir en échec, hein ? » demandai-je au mur. Je souris, mais bizarrement, la perspective de l'échec n'entamait en rien mon désir de devenir mage.

Il me fallait au minimum atteindre la capitale. Il y avait plusieurs moyens, mais le plus simple et le plus sûr était sans conteste de payer une place dans une caravane marchande.

D'abord, il me fallait de l'argent. Travailler pour Grelleth ne suffisait pas, puisque ma mère prenait tout. Je pensais qu'Helan me donnerait quelques travaux à côté, de quoi mettre au moins un peu d'argent de côté.

Mieux valait ne pas voyager en fille. Par chance, j'étais encore plate comme une planche et, dans mes vêtements de toile bon marché, j'avais l'air d'un garçon. Il me faudrait tout de même des vêtements convenables et une bonne cape. Je ne pouvais pas laisser les gardes ou les gens du village me voir. Ils me ramèneraient de force.

Ensuite, il faudrait subvenir à mes besoins dans la capitale. Le travail ne se trouvait pas facilement à un âge aussi jeune. Il me fallait donc des compétences : au moins les lettres et les chiffres. Sim, je le savais, apprenait. Helan, qui avait pitié de moi, m'offrirait sûrement son aide. J'avais des options. Tout cela devait se faire en secret. Des vêtements convenables aussi, assez bons pour ne pas avoir l'air d'une mendiante, mais pas assez pour valoir la peine d'être volés.

Ma mère et Bren voulaient me voir brisée et docile, et c'est ce que je leur donnerais ; pendant ce temps, je grossirais ma réserve. Quand j'en aurais assez, je disparaîtrais. Avant de mettre mon grand plan en marche, il me fallait des informations.

***

Trois jours avaient passé ; mon dos avait presque guéri, et même mes frères et sœur n'avaient pas autant envie de me tourmenter que d'habitude. Peut-être que la correction avait été si brutale qu'elle leur suffisait pour un moment. Ça ne durerait pas, mais c'était agréable de n'avoir affaire qu'à de petites insultes.

Mon travail chez Grelleth était terminé. Elle m'avait même donné trois piécettes en prime. Je me demandai si ma punition avait fait le tour du village, puisqu'on me gratifiait de quelques regards apitoyés. Je ricanai intérieurement ; cela ne les sauverait pas de ma colère. Dans les plis de ma chemise de toile se trouvaient dix piécettes. L'information, apparemment, n'était pas bon marché, mais j'apprenais à repérer ceux qui accepteraient de marchander sans poser trop de questions.

Les rétameurs et les marchands qui voyageaient seuls étaient les plus prompts à partager ce qu'ils savaient. Et après être restée plantée une heure près de la lisière du village, j'en repérai un. Un homme d'âge mûr entra au village avec une charrette chargée de légumes à moitié pourris. Je souris. Les désespérés étaient toujours prompts à prendre l'argent.

J'attendis qu'il installe son étal, et après quelques minutes, voyant que personne ne voulait de ses ordures pourries, je passai à l'action.

En me voyant approcher, il sourit, sans doute persuadé que j'étais assez bête pour acheter sa marchandise. L'homme aux cheveux bruns découvrit des dents gâtées et dit : « Bien le bonjour, mon garçon. Quelques carottes te feraient envie, ou peut-être que de bonnes patates sont plus à ton goût ? »

Je glissai la main dans ma chemise, en tirai une piécette et la lui lançai d'une pichenette. Vif comme un lézard qui frappe, l'homme l'attrapa au vol. « Deux de plus si tu réponds à mes questions. »

Il passa la langue sur ses lèvres gercées et hocha vigoureusement la tête. « Tu es déjà allé à la capitale ? »

Il hocha la tête avec vigueur. « Ouais, ouais, j'y suis né. »

« Quel genre de travail je pourrais trouver si j'y allais ? » Je me désignai d'un geste.

« Plein, ça dépend comment tu veux trimer. Tu pourrais pelleter de la merde, faire coursier. Y a toujours de l'argent à se faire si on sait où chercher. »

Je ricanai. Cette dernière phrase était un appât. Je sortis quatre piécettes et les lui montrai. « Tu connais quelqu'un ? »

« Y a une gargote, ouverte y a un mois à peine. Le Fossé à Darry, il pourrait t'embaucher. » Je plissai les yeux et rangeai deux des pièces.

« E-e-et y a les Herbes de Jess, le Lait de la Mère, et le Brouet de Derr. Si t'es bon avec les chiffres, y a de bonnes chances qu'ils t'embauchent. » J'acquiesçai. Il ne semblait plus rien garder pour lui.

Les questions continuèrent encore quelques minutes, jusqu'à ce qu'il soit à court d'idées pour moi.

« On ne s'est pas parlé, d'accord ? » demandai-je.

« Je t'ai jamais vu », répondit-il.

Je lui lançai les quatre piécettes et pris une carotte qui ne semblait pourrie qu'au quart. L'information coûtait cher, mais elle en valait la peine. En trois jours, j'avais réussi à apprendre qu'il fallait payer un droit d'entrée pour franchir l'enceinte de la ville. Pas grand-chose, juste deux ou trois piécettes. Davantage pour un marchand. Le seul moyen d'atteindre le donjon central où vivait le baron passait par les marchandises et les services. On livrait souvent de la nourriture au château. Un château avait des servantes et des domestiques, mais se faire engager comme domestique n'était pas facile. Il fallait des relations, et parfois de l'argent rien que pour franchir la porte.

Dans huit mois, j'atteindrais ma quatorzième année, l'âge auquel on attendait des jeunes qu'ils commencent à se chercher un époux. Je me battrais et je gratterais le moindre sou pour gagner autant d'argent que possible. Quand j'aurais quatorze ans, je m'enfuirais avec la première caravane marchande qui passerait au village.

Ce n'était pas le meilleur plan, mais c'était le meilleur que j'avais trouvé.

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