Une fois Samuel parti, les chats regagnèrent la pièce à la file. Ils trouvèrent leur chef assis sur son coussin, immobile comme une statue, perdu dans ses pensées. Ils savaient qu'il valait mieux ne pas le déranger quand il était dans cet état. Une trentaine de minutes plus tard, Q'Shar expira enfin bruyamment, signe que sa méditation était terminée, et s'installa plus confortablement à sa place.
À peine se fut-il calé qu'un des jeunes chats demanda aussitôt : « Alors, il a accepté le marché ? »
Pour toute réponse, Q'Shar haussa les sourcils.
« Pardon. Si l'un des anciens veut commencer... » Sa voix se fit plus basse et plus timide à mesure qu'il parlait, jusqu'à finir en un couinement à peine audible.
« Excuses acceptées, petit. Et oui, il a accepté », répondit le maine coon.
La nouvelle suscita des réactions mitigées, pas toutes enthousiastes.
« Aussi vite ? »
« Cela m'aurait étonné qu'il essaie de négocier. Les sorciers se soucient rarement de politique. »
Le chat vit arriver une nouvelle vague de questions, des questions auxquelles il n'avait aucune envie de répondre pour l'instant. « Ce sera tout, déclara-t-il d'une voix ferme. Maintenant, cessez de paresser et retournez au travail. »
« Tu es sûr de ton coup ? » demanda l'autre une fois qu'ils furent seuls.
« Oh ? "Hori le donneur de cicatrices" aurait-il froid aux pattes ? » répliqua Q'Shar, visiblement amusé.
Hori le regarda d'un air impassible. « Tu sais bien que ce n'est jamais aussi simple. »
« Avec un peu de chance, ça le sera. »
« Ce dont les mages abyssaux sont capables pourrait nous mettre le monde entier à dos. Et s'il décide de contacter les Yith, comme son père ? Ça peut mener une espèce entière sur la voie de l'extinction. »
« Espérons qu'il ne sera pas aussi stupide. »
« Ce n'est pas vraiment une garantie », lui fit remarquer Hori en dévisageant son ami, sourcils haussés.
« Eh bien, c'est la seule garantie que nous ayons. »
Leurs regards se croisèrent un instant. Finalement, Hori détourna les yeux.
« Bon, d'accord. Alors, c'est quoi le vrai plan ? »
« Comment ça ? »
« Ne me raconte pas de conneries sur la sécurisation des ressources. Tu ne monterais pas ce petit numéro juste pour ça. Alors, c'est quoi le plan ? »
Q'Shar sourit. Son vieil ami le connaissait décidément bien.
« Eh bien, tu sais quelles sont les deux grandes puissances qui se disputent actuellement les Frumentarii ? »
« Le réseau d'information, d'un côté, et les maisons de vente aux enchères et de commerce, de l'autre. Je ne suis peut-être pas un grand négociateur, mais je ne suis pas idiot. »
« Exact. Mais il en a existé autrefois une troisième : les exorcistes, fondés juste après la guerre et dissous à l'époque de l'Inquisition. Les deux puissances restantes ont des liens anciens, difficiles à déloger. Mais si nous parvenons à recréer la troisième... »
Le chat roux se redressa en comprenant le plan de son ami.
« Et ensuite, prendre le contrôle du réseau. Tu veux entrer au conseil en tant que troisième force ? »
« Peut-être. »
« Tu veux ajouter ta part au chaos qui s'annonce ? Je crois que les Alhazred déteignent sur toi », soupira Hori.
« Cet univers serait né du chaos primordial, et nous aussi, nous en naîtrons. Ça devrait être amusant. »
« Ils ont vraiment déteint sur toi », grogna Hori.
***
Je passai les deux jours suivants à rassembler des renseignements sur l'affaire, avec l'aide de mon réseau duveteux préféré. Il s'avéra que la fille avait été emmenée hors du pays, loin de la sphère d'influence de son père, et qu'elle avait disparu. La retrouver serait une plaie, même pour moi, mais pas impossible. D'abord, il me fallait la localiser et obtenir une photo ou une preuve qui me servirait de levier dans les négociations.
Il était temps de se mettre au travail. Il existait bien des façons de localiser quelqu'un, mais la plupart exigeaient assez de mana pour recouvrir le monde entier, ou un lien solide avec d'autres plans.
Mais j'avais une idée. Impatient de tenter pour la première fois une invocation et un rituel de jugement, je me rendis à la maison où j'avais combattu le rejeton. Le propriétaire la mettait en vente, mais pour l'instant, j'avais l'autorisation de m'en servir autant que je le voulais. J'entrai, posai sur une table la collection de grimoires que j'avais apportée, et entamai la première étape de mon plan.
Partant du centre approximatif du bâtiment, je commençai à tracer des runes selon un motif en spirale, chaque rune placée à environ 1,618 fois la distance de la précédente. Ensuite, je posai un cristal de mana vide sur chaque nœud runique du cercle et les activai. En observant les cristaux de près, je pus voir un peu d'énergie s'y infiltrer.
Ça marchait.
Je sortis des cristaux de mana finement broyés et dispersai cette poudre, fine comme de la brume, dans toute la maison. Elle dériva au gré du flux magique et, en la suivant, je finis par trouver l'origine. Comme prévu, c'était dans le couloir, sans doute à l'endroit même où l'homme était mort.
Je traçai un cercle d'invocation en pestant contre le nombre de cristaux qu'il me fallait sacrifier pour invoquer une petite bestiole avec une concentration magique aussi faible. Je pris une bonne quantité de poudre lunaire, un ingrédient alchimique préparé pendant la pleine lune, m'agenouillai devant la veine et entonnai une incantation en langue arcanique, traçant de la main des formes runiques dans l'air tout en pointant mon bâton vers l'ouverture de l'autre.
Au bout de quelques minutes, je jetai enfin la poudre dans le cercle, achevai l'incantation et attendis.
Pendant une minute, je crus avoir tout raté. Puis je sentis quelque chose comme une réverbération, une onde qui parcourait la veine, telle une corde qu'on pince puis qu'on relâche, et ensuite... pop.
Une étrange créature apparut : une libellule chasseuse de lune. Elle ressemblait à une libellule, toute blanche, avec une tête noire et deux grands yeux semblables à des lunes jumelles. Les cratères et les ombres de ces yeux-lunes ne correspondaient pas à la lune qui tournait autour de notre planète.
La créature plana au-dessus du cercle, regardant curieusement autour d'elle, avant de se raidir légèrement en remarquant la pâle lueur visible par la fenêtre ouverte. Je sifflai dans sa direction, faute de savoir quoi faire d'autre, et elle se tourna vers moi. Je sortis de ma poche un peu plus de poudre, et elle fondit dessus tandis que je retirais vivement la main, comme on arrache un os de sous le museau d'un chien.
La bestiole s'immobilisa alors en l'air, une pointe d'hostilité dans ses yeux étranges. La petite effrontée se demandait probablement si elle pouvait m'affronter. Je soutins son regard en me redressant légèrement sur les genoux pour me donner un air menaçant, et la bestiole recula.
L'heure était venue de marchander.
Je sortis une photo de la fille du PDG et la posai à l'écart, avec un peu de poudre à côté. La créature recula sans réfléchir.
J'ajoutai un peu plus de poudre. C'était encore une offre raisonnable, mais la bestiole recula de nouveau. Je commençai alors à ramener la photo vers moi ; la bestiole s'approcha de l'offrande, sans pour autant réduire la distance.
J'améliorai le tas d'une pincée, et l'invocation se posa sur la photo. Le marché était conclu.
Je la vis tourner la tête vers le ciel nocturne, et ses yeux semblables à des lunes se mirent à tourner de plus en plus vite. J'attendis en retenant mon souffle.
Si je trouvais la fille du premier coup, ce serait un travail fantastique et rapide. Mais le hic, c'était que la libellule ne pouvait traquer que ce qui se trouvait à cet instant éclairé par la lune. Si ma cible était à l'intérieur pendant la nuit, loin des fenêtres (comme une victime d'enlèvement dans une planque, par exemple), elle ne servirait à rien. J'espérais qu'au moins une des personnes de la liste se trouvait en ce moment près d'une fenêtre ouverte.
Les yeux cessèrent de tourner et l'invocation se mit à s'empiffrer de poudre. Aucune réaction.
Je soupirai.
Quand elle eut terminé, je disposai la photo suivante avec la même quantité de poudre. C'était l'un des possibles « nettoyeurs » travaillant pour une entreprise, qui semblait avoir disparu après l'enlèvement. Encore rien. Je répétai l'opération avec quelques photos de plus, en pestant contre ma réserve de poudre qui fondait, et enfin, à la troisième photo, celle d'un homme nommé Henry, la créature se figea.
Je verrouillai mon regard sur les yeux de la bestiole et sentis une traction sur mon subconscient, semblable à celle du rejeton, mais sans hostilité. Je me concentrai dessus, la laissai entrer dans mon esprit et me concentrai aussi fort que possible. Je vis le monde comme depuis la lune, avec une vision presque à 360 degrés, comme si je regardais à travers une étrange caméra. Cette façon contre nature de voir était injectée directement dans mon cerveau, et je sentis une migraine arriver.
La vision accéléra tandis que je descendais le long du clair de lune ; tout se brouilla et je serrai les dents pour ne pas vomir pendant la descente. Enfin, je pus distinguer un homme. Il était visiblement en mission, vêtu de noir, dans le jardin d'une résidence. J'en déduisis que quelqu'un allait bientôt être victime d'un « accident ».
Mais venait à présent le plus dur. Il me fallait l'adresse. Je voyais tout autour de moi, mais déchiffrer les lettres déformées était un calvaire. Je balayai désespérément les environs tandis que la vision commençait à m'échapper.
Il y avait un numéro : 44, me sembla-t-il.
Mais 44, quelle rue ?
Le numéro était assez grand pour être lu, mais déchiffrer les lettres déformées, c'était autre chose. La vision touchait à sa fin et l'image devenait floue. À présent, je ne parvenais même plus à distinguer les lettres. Je forçai mon esprit pour en tirer quelque chose, pour m'accrocher à l'image de toute la force mentale dont j'étais capable. Mais pas de chance. La distorsion empirait.
Enfin, dans un dernier élan, je levai les yeux vers l'horizon, et il était là. Ce devait être Manhattan, et la chose au loin devait être la Freedom Tower : il s'agissait donc d'une résidence du côté est.
La vision prit fin et une violente migraine m'assaillit.
Je regardai la bestiole en me demandant si je devais tenter une nouvelle vision pour obtenir plus d'informations, au diable la douleur. Mais l'invocation, désormais visiblement plus ronde, était apparemment rassasiée, et la créature se dirigea lentement vers la veine.
Je ris un peu en la voyant se coincer à l'entrée. Enfin, après une petite poussée de ma part, l'invocation disparut, et je lançai l'application Plans pour fouiller Street View. Au bout de quelques instants, je localisai la résidence. Quelle que soit la mission de l'homme, elle aurait lieu tard, une fois la plupart des lumières éteintes. J'avais peut-être trois heures avant qu'il disparaisse, et il ne fallait qu'une heure pour m'y rendre.
Largement le temps de mener d'abord un rituel de jugement.
