Il existe trois types de donjons dans ce monde.
Le premier, ce sont les « donjons stables ». Le donjon d'Alpine Square en est un. Il offre un vaste environnement ouvert où des monstres apparaissent à intervalles très réguliers. Les donjons stables possèdent un boss, qu'un groupe peut affronter autant de fois qu'il le souhaite : le donjon reste exactement le même. Les chasseurs peuvent y entrer et en sortir à leur guise, les monstres non.
Le deuxième type s'appelle une « brèche de donjon ». Elle ressemble à un donjon stable, avec un vaste espace ouvert où apparaissent de nombreux monstres, à ceci près que le boss ne peut être combattu qu'une seule fois. Une fois le boss vaincu, le donjon disparaît. Une brèche peut survenir de deux façons. La plus courante : un donjon apparaît dans notre monde, comme cela arrive de temps à autre, mais son portail est rouge. Cela signale un type de donjon différent. Dès que des chasseurs y entrent, chasseurs et monstres peuvent aller et venir librement. Pour la sécurité des citoyens, la priorité absolue est de vaincre le boss et de nettoyer ces donjons le plus vite possible. Plus rarement, c'est un donjon stable qui se transforme en brèche. Les monstres peuvent alors se répandre dans notre monde, et la même urgence s'impose. Les chasseurs se ruent sur le boss final des brèches, car les objets qu'il laisse sont souvent bien meilleurs.
Enfin, le troisième type est le donjon labyrinthe. Il se présente sous la forme d'un portail vert. Seuls les chasseurs peuvent y entrer et en sortir. Un donjon labyrinthe est une série de donjons stables « empilés » les uns sur les autres pour former un dédale. Une fois qu'on s'y est engagé, le seul moyen d'atteindre « l'étage » suivant, le donjon suivant, est de vaincre celui d'avant. Après chaque combat de boss, on peut franchir un portail blanc qui mène à l'étage suivant. Le seul chemin du retour consiste à revenir sur ses pas. On peut battre en retraite, et sur le chemin du retour, il n'est pas nécessaire de refaire les combats de boss. Les boss réapparaissent, mais si l'on parvient à les éviter, il est simple de regagner le monde extérieur en un seul morceau. Certains donjons labyrinthes compteraient plus de cent étages. D'autres n'en auraient que dix ou quinze. Ils restent un vrai mystère : tout ce que l'on sait, c'est que les monstres deviennent plus redoutables à mesure qu'on s'enfonce. Si l'on vient à bout du dernier étage, le donjon labyrinthe est nettoyé et disparaît. C'est le type de donjon le plus rare.
***
Ce jour-là, je décidai de chercher un groupe qui accepterait de m'engager comme porteur pour son raid sur le boss. Pour soumettre le boss du donjon d'Alpine Square, on recommandait une équipe de cinq chasseurs de niveau 20, ou un chasseur seul de niveau 30. Je n'étais pas assez fort pour l'affronter moi-même, mais comme porteur, je gagnerais un peu d'expérience et je pourrais étudier les mouvements des boss en vue de mes futurs combats.
Après avoir attendu une trentaine de minutes au marché du village, je trouvai enfin une équipe qui cherchait un porteur.
« Ouais, on te propose 25 pièces de bronze pour la journée. Tu portes notre sac et tu restes à l'écart. On y va pour six heures, on affrontera le boss deux fois. Ça te va ? »
« O-oui, je suis partant. »
Je suivis le chef hors du marché avec le reste de l'équipe. Il ne semblait pas beaucoup plus âgé que moi. Nous faisions à peu près la même taille, autour d'un mètre quatre-vingts. Il portait une longue épée argentée et marchait avec beaucoup d'assurance.
« Tu sais, j'ai atteint le niveau 26 hier soir. Un de ces jours, je crois que j'affronterai le boss en solo, ma compétence d'escrime devient sacrément affûtée. »
Quelques-uns des autres membres sourirent en coin. Un grand gaillard à l'arrière du groupe, qui avait tout l'air d'être leur tank, lança :
« Ouais, ouais, chef. On a tous dépassé le niveau 20 aussi, on pourrait bientôt tenter le boss en solo nous aussi. Je parie qu'on gagnerait bien plus d'expérience au lieu de la partager en cinq à chaque fois. Avec mon durcissement corporel, j'encaisse plus de coups que vous tous, le boss sera du gâteau quand j'aurai pris quelques niveaux de plus. »
Puis une femme mince aux longs cheveux bruns, qui se tenait à côté du tank, intervint :
« Dans quelques mois, peut-être. Il nous faut plus de niveaux avant de tenter un truc aussi stupide. Chef, je ne comprends pas pourquoi on doit engager un porteur à chaque fois, par contre. Ils sucent notre expérience à chaque combat. On monterait de niveau bien plus vite sans eux. »
« Eh bien, tu veux porter notre matériel, toi ? »
Le chef d'équipe me désigna, moi qui portais leur sac démesuré, rempli de nourriture et d'un bric-à-brac de matériel dont ils ne se serviraient sans doute jamais. La femme se contenta de lever les yeux au ciel. Le dernier membre du groupe gloussa un peu, sans dire un mot. Il mesurait environ un mètre soixante, avec des cheveux blonds courts et ébouriffés, et portait deux dagues argentées. Ce devait être leur combattant de vitesse : il avait l'air d'un guerrier aguerri. Ils combattaient à quatre, et avec moi, le porteur, nous étions cinq. Un tank, un épéiste, un combattant de vitesse armé de dagues et une mage. Avant le départ, j'avais surpris la femme en train de parler de magie, mais je ne connaissais pas exactement sa compétence. Je supposai qu'il s'agissait d'une magie rare. Ce serait la première fois que je verrais une équipe combattre, et aussi mon premier raid contre un boss final. J'étais à la fois excité et nerveux.
Une fois dans le donjon, nous suivîmes le chef à l'épée jusque dans ses profondeurs. Nous marchâmes bien plus d'une heure. Chaque fois que des gobelins approchaient de l'équipe, quelqu'un les achevait d'un seul coup. Je fus pris de court quand la femme leva les deux mains devant elle et libéra une gigantesque déflagration de feu. Une énorme boule de flammes d'environ un mètre de diamètre jaillit à trois mètres devant elle et réduisit un gobelin en cendres en quelques secondes. J'en restai sidéré, mais aussi impressionné.
Au bout d'un peu plus de deux heures, nous arrivâmes à la salle du boss. Son portail était d'un gris très pâle. Le chef se tourna vers nous.
« Bon, on fait ça vite. Le porteur, tu entres et tu ne te mets pas dans nos pattes. Formation habituelle, on y va. »
Nous acquiesçâmes tous et sautâmes à travers le portail.
C'était une salle semblable à une grotte, longue d'environ trente mètres, large de vingt et haute de dix tout au plus. Je gagnai vite le bord de la caverne et sortis ma dague. J'étais sur mes gardes, mais à l'écart, comme le chef l'avait demandé.
Un homme vert gigantesque surgit du fond de la salle. Il devait mesurer plus de deux mètres cinquante et portait une énorme hache. Il pesait facilement le double de moi. Il avait la peau vert sombre, une face répugnante et une puanteur qui rappelait un mélange de sueur et d'excréments.
Une dizaine de gobelins ordinaires sortirent eux aussi du fond de la salle, comme s'ils venaient d'apparaître de nulle part. Le chef hurla :
« Le hobgobelin est là, attaquez ! »
Il fonça sur lui, droit à travers les gobelins sans leur prêter la moindre attention, et croisa l'épée avec la hache. Pendant ce temps, le combattant de vitesse se glissa derrière lui et taillada les jambes du monstre, qui couina de douleur. Le tank fermait la marche avec un grand bouclier de bois, comme s'il s'apprêtait à charger le monstre de front. La femme resta en retrait et se mit à embraser la salle, incinérant tous les gobelins qui apparaissaient.
Tandis que le hobgobelin se tordait de douleur, l'épéiste bondit en arrière pour laisser le tank charger. Le monstre abattit sa hache, qui frappa le bouclier en plein centre. Le bois se fendilla mais tint bon, et l'épéiste passa à l'action. Profitant de la diversion, il chercha le coup fatal et porta une frappe parfaite, en plein dans le cou. Au même instant, de l'autre côté du monstre, le combattant de vitesse surgit par en dessous et lui planta deux coups nets, profondément, dans le dos. Le hobgobelin poussa un dernier grognement et s'effondra.
C'était incroyable, ils avaient rendu ça si facile. J'avais encore un long chemin à parcourir avant d'atteindre ce niveau. Je les contemplai, ébahi, tandis qu'ils fêtaient un peu leur victoire et ramassaient le gros cristal de mana une fois le hobgobelin entièrement disparu. Puis, tout à coup... je ne vis plus qu'une lumière blanche aveuglante. Avant que je comprenne ce qui se passait, nous étions tous de retour dans les hautes herbes, tout près de la porte de sortie. Le chef d'équipe nous regarda.
« Bien, beau combat. On en fait encore un et on arrête pour aujourd'hui. »
Tout le monde hocha la tête, et nous retraversâmes les prairies. En marchant, je repassai le combat dans ma tête, encore et encore, comme un rêve éveillé.
De temps en temps, ils me demandaient un objet ou un autre dans le sac, de la nourriture ou du matériel. Côté matériel, il y avait des potions de soin, tous les cristaux de mana ramassés, quelques engins explosifs prévus pour un usage au-delà du niveau 40 (franchement trop puissants pour un donjon de débutants, mais je ne posai jamais de question à leur sujet), plus quelques épées et dagues de rechange.
Une fois de nouveau devant la porte, nous entrâmes dans la salle, et j'assistai à un combat semblable. Le hobgobelin apparut, le chef chargea pendant que le combattant de vitesse lui sabrait les jambes. Le chef se remit en position tandis que le tank détournait l'attention du monstre. Le chef chercha le coup fatal, et le combattant de vitesse s'assura que le travail était achevé de quelques frappes supplémentaires. Pendant ce temps, la femme éliminait toutes les menaces alentour. Une stratégie bien rodée : j'étais profondément impressionné.
[Niveau supérieur]
***
Nom : Jay Soju
Niveau : 11
PV : 60/60
PM : 60/60
Force : 33
Vitesse : 37
Agilité : 40
Défense : 31
Force mentale : 33
Compétences :
Absorption
Équipement :
Dague en fer
***
« J'ai encore monté de niveau ? Déjà ? »
Le chef me regarda avec un sourire en coin.
« Ouais, ce sera comme ça jusqu'au niveau 15 ou 16 environ. Même avec un cinquième de l'expérience, le boss en donne encore beaucoup. Tous ceux qui sont dans la salle se la partagent quand un boss est tué. Si tu veux être notre porteur pendant un moment, ce sera avec plaisir. Tu ne te plains pas, tu te mets à l'écart et tu nous laisses faire notre boulot, on ne pourrait pas demander mieux. »
« Oui, ça me plairait beaucoup. Quand vous aurez besoin de moi, je viendrai comme porteur. »
Pendant que je parlais, l'équipe finit de ramasser le cristal de mana, ainsi qu'une hache. Apparemment, le boss laissait parfois un objet. J'avais entendu dire que même les objets du boss d'un donjon de débutants se revendaient parfois une jolie somme. Cette hache devait conférer un bonus de statistique quelconque. J'étais curieux, mais je décidai de ne pas me montrer indiscret.
Nous fûmes ramenés à la sortie du donjon. Quand je sortis du portail, le chef d'équipe me tendit 25 pièces de bronze.
« 25 par jour, ça te va ? On peut rester sur ce tarif. »
« Oui, c'est parfait. »
« Super. On se retrouve au marché du village vers 8 heures demain. Bienvenue dans l'équipe, le porteur. »
Nous nous séparâmes et je rentrai chez moi. Je n'avais pas beaucoup combattu, mais j'étais épuisé.
En montant les marches jusqu'à mon appartement, je me fis la réflexion, un sourire aux lèvres : la salle du boss donnait tellement d'expérience. Je serais de niveau 20 comme eux en un rien de temps.
J'entendis une petite voix douce et aiguë.
« Tu as fait bonne chasse aujourd'hui ? »
C'était une jeune fille, dix-huit ans peut-être, aux yeux d'un bleu éclatant.
« Je m'appelle Maria. Je t'ai vu emménager juste à côté. Bienvenue dans l'immeuble ! »
Elle sourit en dodelinant de la tête, les yeux fermés.
« M-merci. Oui, c'était une bonne chasse. Je m'appelle Jay, merci pour l'accueil. »
Elle rougit un peu, mais je le remarquai à peine. J'étais vraiment épuisé, à bout de forces.
« On dirait que tu es fatigué après une longue journée de travail. Bon... repose-toi bien. À demain ! »
« Ouais, euh, tu as raison. D'accord, à plus. »
Ces salutations agréables mais maladroites expédiées, j'ouvris ma porte, ôtai mes bottes, jetai ma chemise par terre et pris une douche avant de me coucher tôt.
Le lendemain matin, je me réveillai reposé et plutôt impatient d'entamer ma deuxième journée de travail comme porteur. Je retrouvai l'équipe au marché vers 8 heures, et nous repartîmes pour le donjon tout recommencer.
