Je me réveillai dans un brouillard, tiré du sommeil par une série de coups sonores frappés à la porte. J'avais la tête qui cognait ; je n'aurais pas dû veiller si tard à lire des comics. Une mauvaise habitude chez moi.
« Jay ! C'est le jour du loyer. »
Ah, zut, on était déjà le premier du mois ? J'attrapai au pied du lit mon jean noir troué aux genoux et l'enfilai. Impossible de retrouver le t-shirt que je portais la veille ; je décidai de le chercher plus tard.
« J'arrive, monsieur Winser, une minute. »
J'ouvris ma table de chevet. Il y avait deux pièces d'argent, trente-six pièces de bronze, ma dague en fer et une bouteille d'eau à moitié vide, achetée la veille au retour du donjon. Soulagé, je pris les deux pièces d'argent et allai jusqu'à la porte.
« Voilà, monsieur. Bonne journée. »
M. Winser empocha les pièces et m'adressa un signe de tête.
« À dans un mois, petit. »
Je refermai la porte et m'accordai un instant pour souffler.
Loyer payé, la vie est belle… Sans prévenir, la tête se mit à me tourner et ma vue se brouilla. Par chance, je me rattrapai à la porte, secouai un peu la tête et me redressai. Je retournai vers le lit récupérer le reste de la bouteille d'eau.
Tandis que je la vidais d'un trait, ma tête alla mieux, et je crus presque entendre la voix de ma petite sœur me crier dessus.
« Jaaay, faut que tu penses à boire de l'eau quand tu te réveilles ! »
À vrai dire, j'avais surtout besoin de boire plus d'eau en général. Il m'arrivait de me laisser tellement happer par mes mondes imaginaires que j'en oubliais que le monde réel continuait de tourner autour de moi. Je me mis à marmonner tout seul.
« Pfff… bon, allez, debout. »
Je dénichai un t-shirt propre dans la penderie, au coin de la pièce, chaussai mes bottes, glissai la dague en fer dans un petit fourreau accroché à mon jean et pris trois pièces de bronze avant de sortir, pour m'acheter de quoi déjeuner en route vers le donjon.
« Bonjour, Jay ! Tu vas chasser aujourd'hui ? »
Ma voisine, Maria, était assise devant son appartement, à attendre que je sorte.
« Oui, Maria, comme tous les jours. »
« Tu sais, moi aussi je vais bientôt devenir chasseuse ! Mon premier semestre à la fac commence la semaine prochaine. Je vais pouvoir voir mon statut et devenir une grande chasseuse, comme toi. »
« Ah oui ? J'ai hâte de voir ça ! »
Je n'écoutais pas vraiment tout ce qu'elle racontait ; je faisais la conversation en pensant à autre chose, comme d'habitude. Cela dit, elle était vraiment jolie, et c'était au moins la moitié de ce qui m'occupait l'esprit pendant la plupart de nos échanges.
Maria avait des cheveux blonds et courts qui effleuraient à peine ses épaules, et des yeux d'un bleu lumineux. En plus, elle me disait bonjour presque tous les matins depuis que j'avais emménagé ici, quelques mois plus tôt. C'était ma dose quotidienne de dopamine avant d'aller travailler au donjon.
Après quelques sourires de plus et des banalités sans importance, je descendis l'unique volée de marches qui menait à la rue et me dirigeai vers le point de rendez-vous habituel de mon équipe. J'étais devenu chasseur moi aussi, deux mois plus tôt, mais pas de la manière classique. Et puis je n'étais qu'un porteur… le maillon faible de l'équipe. J'étais loin d'être aussi formidable qu'elle le croyait…
La plupart des gens devenaient chasseurs à dix-huit ou dix-neuf ans, juste après leur entrée à l'université. Dans notre société, il était tout à fait normal que les étudiants se lancent dans une carrière de chasseur. Plus de la moitié de la population était, ou avait été à un moment de sa vie, chasseur à plein temps. Il y avait de l'argent à se faire en revendant les cristaux de mana pour l'énergie qu'ils renfermaient, ainsi que quantité d'autres objets magiques, pour toutes sortes de raisons.
La plupart chassaient deux à quatre ans pendant leurs études. Acquérir un peu d'expérience dans les donjons ne faisait jamais de mal, même quand on comptait travailler en entreprise.
Ma situation familiale était un peu compliquée. Je n'avais pas pu aller à l'université après le lycée, si bien que je n'avais jamais eu l'occasion d'ouvrir mon statut tôt. Le jour de mes vingt ans, j'avais décidé de l'ouvrir par mes propres moyens.
[Il y a deux mois — retour en arrière]
Ouvrir son statut, c'est ce que certains appellent « l'éveil » ou « devenir chasseur ». Le principe est simple : il suffit de tuer un monstre dans un donjon pour que votre statut se révèle.
Quand on n'est pas encore éveillé, l'usage veut qu'on y aille la première fois avec un groupe expérimenté.
Le matin de mes vingt ans, c'est exactement ce que je décidai de faire. Je marchai jusqu'à un donjon situé à environ trois kilomètres de mon ancien appartement et payai un groupe de cinq personnes, dix pièces de bronze chacune, pour m'accompagner. Cinquante pièces de bronze de ma poche au total. Une demi-pièce d'argent, c'était beaucoup pour moi, mais je voyais ça comme un investissement qui en valait la peine.
À part l'argent… je m'étais présenté sans la moindre préparation. Heureusement, le chef du groupe me prêta sa vieille dague.
Je m'étais rendu dans un donjon appelé le « donjon d'Alpine Square ». On le surnommait le « donjon des débutants », ou le « donjon des débutants d'Alpine Square », parce qu'on n'y trouvait que des gobelins. Les gobelins comptent parmi les monstres les plus faibles. La plupart des gens ordinaires, sans capacités d'éveillé, peuvent en venir à bout s'ils ont une bonne arme.
L'équipe de cinq me fit franchir le portail du donjon. C'était un grand cercle bleu lumineux, dressé à la verticale, parfaitement perpendiculaire au sol. En le traversant, je découvris un monde entièrement nouveau, que je ne connaissais que par les informations et les comics…
Les donjons ne sont pas toujours aussi sombres et sinistres que leur nom le laisse entendre. « Donjon » n'est que le nom que le gouvernement a choisi de donner à l'apparition de « mondes de poche ». La première remontait à plus de quatre-vingts ans. Le monde actuel et son économie tout entière reposaient sur l'existence des donjons et des chasseurs.
Celui-ci était un donjon de prairie. Un ciel d'un bleu éclatant, quelques rares arbres, et une herbe fine, vert tendre, qui m'arrivait à peu près aux genoux. Le chef du groupe me laissa admirer ce nouveau monde un moment avant que nous nous mettions en route.
Nous marchâmes en ligne droite pendant environ cinq minutes, puis j'entendis des froissements et de gros grognements.
Une petite créature, semblable à un enfant difforme d'environ un mètre de haut, se rua sur moi. Elle avait la peau vert sombre et un visage pareil à celui d'un vieillard de quatre-vingt-dix ans, couvert de rides et de cicatrices de la tête aux pieds.
Le pire, c'était sa puanteur, que je sentais à plus de cinq mètres. Le gobelin tenait un objet d'un noir profond qui ressemblait à une pierre taillée en une sorte de couteau de fortune.
« Allez, gamin, on te couvre, mais c'est à toi d'abattre ce gobelin. Bienvenue au donjon ! Hahaha ! »
Ils se mirent tous à rire un peu, mais le chef avait l'air de vraiment me soutenir, alors je me sentais en sécurité. Je tins la dague de la main droite et observai le gobelin qui chargeait. Je murmurai…
« Cinq mètres… trois mètres… Le voilà… »
Les yeux écarquillés, je décidai de frapper sa face répugnante et me fendis rapidement du côté opposé à la main qui tenait le couteau. Il poussa un cri aigu quand ma dague lui transperça l'œil droit, et le sang se mit à gicler. Il revint à la charge sans la moindre hésitation. Le même mouvement, une simple ruée. Je visai de nouveau sa face, touchai en plein, puis bondis aussitôt de côté.
Après deux attaques réussies, je me sentais sûr de pouvoir venir à bout de ce gobelin sans une égratignure. Je regardai la petite créature verte repartir au sprint vers moi. À ma grande surprise, cette fois, elle tenait son couteau à deux mains, au milieu du corps. Pris au dépourvu, je me jetai de côté aussi vite que possible et m'étalai par terre, les pieds emmêlés.
Le gobelin se retourna et me lança un regard menaçant. Il se précipita de nouveau sur moi, et je n'avais nulle part où aller. Incapable de me relever à temps, je décidai d'encaisser son attaque de plein fouet. Je levai le bras gauche pour parer et reçus le coup, tout en me plaçant pour contre-attaquer.
Ce fut douloureux, mais, étonnamment, le gobelin n'était pas aussi fort que je l'avais cru. Il m'entailla légèrement le bras, et au même moment je parvins à le poignarder au cou. Il couina un peu, puis, en quelques secondes, il devint tout mou et s'effondra au sol.
« Eh ben, joli travail, gamin. Trois coups, pas mal pour une première fois ! »
Il applaudit quelques fois et s'approcha de moi.
J'entendis alors un son puissant retentir à l'intérieur de ma tête.
[Ouverture du statut]
***
Nom : Jay Soju
Niveau : 1
PV : 7/10
PM : 10/10
Force : 10
Vitesse : 11
Agilité : 12
Défense : 10
Force mentale : 10
Compétences :
Absorption
Équipement :
Dague en fer
***
Je restai une bonne minute à contempler, émerveillé, l'écran holographique bleu clair devant mes yeux, un sourire jusqu'aux oreilles.
« Fais voir, gamin. Je vais t'expliquer ce que tout ça veut dire. »
Je montrai mon écran de statut au chef du groupe.
« Bon. Maintenant que tu es éveillé, tu as gagné quelques capacités que les gens normaux n'ont pas. D'abord, rien qu'avec l'éveil, tu es devenu à peu près trois fois plus fort. Chacune de tes stats va augmenter à chaque montée de niveau. La base, pour tout le monde, c'est 10, mais on dirait que ta vitesse et ton agilité ont quelques points en plus. C'est assez courant, ça veut juste dire que tu seras plutôt un combattant de type vitesse qu'autre chose. Ta vitesse et ton agilité monteront un peu plus vite que tes autres stats. Pas mal du tout, on dirait que tu seras en première ligne, gamin ! »
« M-merci ! Et ma compétence ? Je me renseigne beaucoup sur les chasseurs, mais je n'ai jamais vu celle-là. Et vous ? »
« Hmm, Absorption… Je n'ai jamais vu celle-là précisément. T'as peut-être décroché une compétence unique ou rare, t'as de la chance, gamin. Je suppose qu'elle absorbe les PV ou les PM de l'adversaire. Il existe de l'équipement et des objets magiques qui font ça aussi, mais c'est bien d'avoir une compétence pour ça, t'auras pas à dépenser d'argent pour ce genre de capacités. Je serais content d'avoir une compétence pareille. Je suis sûr que les guildes vont se jeter sur toi d'ici quelques mois. »
« C'est vrai. En tout cas, merci encore. »
Je continuai à fixer mon écran de statut pendant cinq bonnes minutes, jusqu'à ce que j'entende l'herbe bouger. Un autre gobelin se tenait juste sous mes yeux, et je passai aussitôt en mode attaque. Je me jetai sur lui avant même qu'il puisse réagir et l'abattis en deux coups de lame.
[Niveau supérieur]
***
Nom : Jay Soju
Niveau : 2
PV : 12/15
PM : 15/15
Force : 12
Vitesse : 13
Agilité : 15
Défense : 12
Force mentale : 12
Compétences :
Absorption
Équipement :
Dague en fer
***
« J'ai monté de niveau ? »
Je l'avais murmuré en fixant de nouveau mon écran de statut. Le chef d'équipe eut un petit rire.
« Ah, le bon vieux temps… Je me souviens de l'époque où c'était aussi facile de monter de niveau. »
Je le regardai d'un air perplexe.
« Comment ça ? Vous êtes de quel niveau, vous ? »
Ils me montrèrent chacun leur écran de statut. Le chef était niveau 37, et tous les autres membres entre les niveaux 30 et 35.
« Ça fait un peu plus d'un an qu'on chasse régulièrement, surtout pour gagner notre vie. Ce donjon, c'est un moyen sûr et facile de faire un bon entraînement tous les jours et de profiter de la vie. »
Tandis qu'il parlait, le gobelin que je venais de tuer commença à disparaître sous mes yeux. J'avais entendu dire que les donjons absorbaient les monstres une fois morts, et même les chasseurs. Apparemment, tout ce qui mourait dans un donjon disparaissait en quelques minutes.
En s'effaçant, le gobelin laissa derrière lui un petit cristal rose, à peu près de la taille d'une pièce de bronze. Le chef d'équipe le ramassa et me le lança.
« Attrape. C'est toi qui l'as tué, alors c'est ton cristal. Celui-là aussi ! »
Il me lança un second cristal ; j'avais dû être tellement absorbé par mon nouveau statut que je n'avais pas vu disparaître le premier gobelin.
« Bon, félicitations, gamin. On te ramène, maintenant. C'est pour ça que tu nous as payés. »
Nous fîmes tous demi-tour et reprîmes la route vers la sortie du donjon.
Dix minutes plus tard, nous étions dehors, dans le parc d'Alpine Square.
« Garde la dague, tu vas en avoir besoin. »
« Ah bon ? Merci ! E-et merci pour aujourd'hui ! »
Ils me firent tous signe de la main et retournèrent dans le donjon. Je baissai les yeux vers la dague et les deux petits cristaux dans mes mains, un sourire aux lèvres.
« Meilleur anniversaire de ma vie ! »
J'avais enfin obtenu un statut. Je pouvais désormais devenir un vrai chasseur.
