Yefnen réprima sa pitié. Après tout, Joachim avait lui aussi joué son rôle dans le vol de l'Épée d'hiver.
« Vers minuit, tu trouveras Yanika à l'entrée nord du village. D'ici là, elle aura peut-être déjà fait sauter la tête de cet agaçant Romaback. Avec son tempérament, elle le ferait, et elle aurait des raisons à revendre. »
Yefnen plissa le front, dégoûté par leur camaraderie grossière. La salive qui lui glissait dans la gorge avait un goût amer.
« Mais même comme ça, Yanika ne sera pas seule. La compagnie de mercenaires qui vous a achetés sera là. Comme ils ne vous ont pas reçus, ils vont demander des comptes à Yanika, et si tu te montres à ce moment-là, elle s'estimera en droit de te livrer à eux avant de disparaître. C'est tout ce que je peux te dire. »
Yefnen empoigna la lame courte et l'arracha de toutes ses forces. Le sang avait coagulé sur l'acier. La lame n'était pas de bonne facture : s'il ne l'avait pas enfoncée avec autant de force, elle n'aurait pas traversé la paume pour se planter dans la table. La blessure de Joachim était à l'avenant, déchiquetée.
Joachim resta silencieux, désarmé comme il l'était. Yefnen parla au-dessus de sa tête.
« Si je ne retrouve pas l'Épée d'hiver, je regretterai sûrement ce geste. Mais va-t'en, maintenant. Et ne nous revoyons jamais. »
Joachim quitta la taverne, la paume serrée dans un bandage.
À la vue du sang répandu sur la table et sur le sol, la nausée remonta dans la gorge de Yefnen, mais il la ravala. C'était inévitable. Il n'y avait pas d'autre moyen.
En sortant, Yefnen appela Boris.
« Grand frère... »
Comme promis, Boris avait tout vu. Il avait grimpé sur les caisses empilées dans l'arrière-cour, s'était glissé dans la cuisine et, faisant mine de mendier, avait observé chacun des gestes de son frère.
Pourtant, même après avoir tout vu, il avait du mal à y croire. Yanika, qui lui avait lancé des pommes, et eux qui parlaient de royaumes anciens, pour un simple bracelet en or...
Ce n'était pas qu'il leur faisait confiance après les avoir côtoyés si peu de temps. Mais il n'y avait eu aucune inimitié entre eux : ils n'étaient pas amis, certes, mais ils s'étaient conduits comme des voisins aimables, et lui de même. Alors pourquoi un tel acte ? Simplement parce qu'ils s'étaient soudain mis à convoiter l'Épée d'hiver ?
Non... S'ils avaient montré le moindre intérêt pour l'Épée d'hiver quand ils étaient assis ensemble autour du feu de camp, Yefnen l'aurait remarqué. Or ils n'en avaient montré aucun.
Alors, que signifiait ce dénouement ?
Se pouvait-il qu'ils les aient pris pour cibles dès le départ ? Qu'ils se soient approchés sous couvert de les aider, qu'ils aient méthodiquement endormi la méfiance des deux frères et les aient habilement dupés pour voler leur trésor ?
Les frères débouchèrent dans la rue obscure. Boris indiqua la direction dans laquelle Wills avait disparu, puis se tut. Au bout d'un long moment, Yefnen parla.
« C'est amer. »
Une courte phrase, mais qui contenait tout. Boris ne répondit pas.
« Et ça ne fera que devenir plus amer. De plus en plus, tout... »
Yefnen jeta la lame courte. Il n'avait pas le courage de la porter plus longtemps.
Il était de nature un jeune homme au cœur tendre. Sans le terrible secret qu'il portait seul, aucune contrainte n'aurait pu le pousser à un tel acte.
Il était anxieux, oppressé, angoissé, effrayé. Que tout ce qu'il pouvait offrir à son frère se résume à cela. Et que même cela ne durerait pas longtemps : voilà ce qui le tourmentait.
Yefnen regarda sa main tachée de sang, puis la tendit vers Boris.
« Regarde. »
Les yeux de Boris se vidèrent tandis qu'il contemplait la main de son frère.
« Moi aussi, j'en suis capable. Pas seulement Père : moi aussi, je peux tuer quelqu'un. »
« ... »
« Et toi aussi. »
Une douleur aiguë lui transperça la poitrine. Boris leva les yeux vers son frère. Et il vit que son frère avait la même expression que lui.
« Ceux qui chérissent quelque chose feront tout ce qu'il faut. Alors chéris-toi toi-même. Plus que n'importe quel trésor, plus que l'Épée d'hiver ou quoi que ce soit d'autre. Tout comme je peux tout faire pour toi, tu dois être capable de tout faire pour toi-même. »
Boris ne put répondre. Un pressentiment inquiet s'amassait dans sa poitrine, lentement mais sans le moindre doute.
« Protège-toi de toutes tes forces. Pour ne pas mourir, ne pas être abandonné, ne pas souffrir, ne pas être blessé... »
Survivre.
Tenir bon dans ce monde d'une dureté insupportable, et survivre jusqu'au bout.
***
À minuit, les frères se tenaient en bordure du village.
Boris sentait le froid des mains de Yefnen posées sur ses épaules. Il n'y avait pas que ses mains : tout son corps, pressé contre le sien, était glacé.
Ils étaient accroupis sur le toit bas d'une ferme, à quelque distance de l'entrée nord du village. Il y aurait du monde en dessous, ils ne pouvaient donc pas se permettre le moindre bruit.
Boris se dit que le froid de son frère devait venir de l'humidité de la nuit.
L'été déclinait. La nuit était particulièrement fraîche. Au-dessus de leurs têtes pendait une lune qui serait pleine dans quelques jours, suspendue comme l'ornement d'un pendentif. Les étoiles éparpillées dans le ciel formaient le fil de perles rompu qui la retenait autrefois, perdu par quelqu'un il y a bien longtemps.
Le regard de Yefnen trouva sa cible.
« ... »
Venait maintenant le plus difficile. Il n'avait pas encore vu ce dont elle était capable, mais une chose était sûre : Yanika Gos n'était pas la personne simple et franche qu'elle avait semblé être au premier abord. La prudence était de rigueur. D'autant plus qu'il ne parvenait pas à deviner quel genre de personne elle était vraiment.
Sous le clair de lune, Yanika apparut. De la même démarche légère que le jour de leur première rencontre, elle s'approcha du garde posté en bordure du village et échangea quelques mots avec lui. Elle hocha la tête, puis se retourna et fit signe à quelqu'un.
Contre toute attente, Romaback apparut, toujours vivant et sur ses deux jambes.
Voilà qui allait compliquer les choses.
Yefnen s'inquiétait davantage de l'arbalète aux carreaux empoisonnés de Romaback que de Yanika, dont il ignorait encore tout. Pourtant, curieusement, il n'y avait aucune trace de Wills.
Yanika et Romaback s'installèrent côte à côte sous un arbre et se mirent à converser avec une familiarité surprenante. On n'entendait pas leurs paroles, mais la lune brillante éclairait nettement leurs silhouettes.
Yefnen continua d'attendre. Il n'avait pas repéré l'Épée d'hiver parmi les affaires de Yanika. Elle portait bien une lame à la ceinture, mais pas le fourreau blanc caractéristique qu'il connaissait si bien. Il aurait fallu que Yefnen soit aveugle pour ne pas le reconnaître.
Puis Boris donna un petit coup de coude dans le bras de son frère.
« Là. »
Les mercenaires commençaient enfin à apparaître.
Les premiers arrivés étaient déjà dix. D'autres continuaient d'affluer. Des colosses à la stature imposante, des hommes armés de sortes de faux au long manche, des silhouettes drapées dans des robes, des guerriers coiffés de heaumes à cornes...
Dans Recordable, la nation désertique et aride, les compagnies de mercenaires de toutes tailles, de quelques dizaines à plusieurs centaines d'hommes, étaient monnaie courante. Certaines devenaient des organisations d'élite si influentes qu'elles exerçaient leur pouvoir sur Recordable même, à en croire les récits. Mais la plupart n'étaient que des bandes incertaines, rassemblées à la hâte et dispersées tout aussi vite.
Partout où l'argent coulait, elles se mettaient en marche. Le seul endroit qu'elles fuyaient vraiment, c'était le tristement célèbre Pays des Mortels.
Les compagnies de mercenaires les plus renommées jouissaient d'un tel prestige que la noblesse, et même des maisons royales, payaient des sommes exorbitantes pour les engager. Leurs résultats justifiaient la dépense. Hormis dans les batailles navales, les guerriers du désert faisaient leurs preuves dans tous les conflits : une détermination implacable, une ardeur martiale, un taux de survie exceptionnel, et une cruauté dépassant le nécessaire, autant de qualités qui comblaient leurs employeurs.
Cette compagnie, qui ne semblait compter pour l'instant que quelques dizaines d'hommes, disposait peut-être d'un corps principal bien plus important. La prudence s'imposait.
Yanika se leva et lança d'une voix forte en direction des mercenaires :
« Alors, vous avez affaire à moi ? »
L'obscurité empêchait de les compter avec précision, mais les mercenaires rassemblés semblaient être une cinquantaine.
Yanika et Romaback avaient déjà éliminé vingt hommes lors d'une embuscade éclair, mais ceux-là n'étaient pas des voyous des rues : c'étaient des guerriers trempés par la guerre. Si une provocation déclenchait un affrontement, ils seraient en très mauvaise posture.
Un homme sortit des rangs des mercenaires. Il dépassait Yanika d'une tête, et ses épaules rembourrées de cuir étaient aussi larges et épaisses que le flanc d'un cheval. Son crâne chauve luisait, nu de tout casque.
Un autre s'approcha et leva deux torches. Yefnen et Boris pouvaient désormais les observer clairement.
L'homme chauve, qui semblait être le chef, ne portait pas d'armure. À la place, des protections étaient fixées à chacune de ses articulations : épaules, coudes, poignets, genoux, talons. Il tenait à la main une longue lance.
Yanika s'avança.
« Quel honneur infini de rencontrer en personne le capitaine Deraki de la Pointe d'Or. »
Yanika s'inclina profondément à la manière des cours, en exagérant son geste. Le capitaine Deraki ne lui rendit pas la politesse et parla sans détour.
« Dédommage la perte. »
Yanika se redressa, posa les mains sur les hanches et fit faire un tour complet à sa nuque. Elle avait beau être une femme, le craquement fut si net qu'il parvint jusqu'aux oreilles de Boris.
« La perte ? Quelle perte ? »
« Ceux que tu as vendus se sont échappés. »
La voix du capitaine Deraki était d'une profondeur menaçante. Deux mercenaires derrière lui s'approchèrent et posèrent la main sur la garde de leur épée, en signe d'intimidation. Des dizaines d'autres se tenaient dans leur dos. Pourtant, Yanika ne montra aucun signe de recul.
« Ah, vraiment ? Mais ce n'est pas votre faute, à vous qui êtes arrivés en retard ? Ou alors, ceux qui les gardaient étaient tout simplement incompétents et les ont laissés filer. Ce n'est guère ma responsabilité. »
Avant que le capitaine Deraki ait pu répliquer, Yanika enchaîna aussitôt.
« De toute façon, on a conclu la transaction selon nos conditions habituelles. On a fait notre part. Ce qui s'est passé ensuite ne nous regarde pas. »
Il semblait que la compagnie d'aventuriers de Yanika s'était déjà livrée à ce genre de trafic d'êtres humains, vendant des captifs à des compagnies de mercenaires. Observant la scène d'en haut, Yefnen fronça profondément les sourcils.
Le capitaine Deraki parla.
« Il n'est jamais arrivé entre nos mains. Ça, c'est un fait indéniable. Tu vas nous dédommager de la perte. »
« Ne sois pas déraisonnable... »
Romaback coupa la parole à Yanika et intervint. Son ton s'accompagnait d'un rire servile.
« Allons, allons, ne soyons pas comme ça entre nous... Oui, capitaine Deraki. Comment exactement souhaitez-vous que nous compensions la perte ? Laissez-nous au moins entendre vos conditions. »
« Il y a deux façons. Premièrement, vous nous rendez le double de l'argent qu'on vous a donné. À cause de vous, notre calendrier a été ruiné par l'attente, alors un dédommagement s'impose. Si ça ne vous plaît pas... »
« Si ça ne nous plaît pas ? »
Le mécontentement de Yanika était déjà manifeste.
« Alors vous rejoindrez la compagnie de mercenaires et vous travaillerez pour rembourser la dette. »
« Quoi ! »
Au moment où Yanika allait s'écrier d'indignation, Romaback l'arrêta aussitôt. Ce n'était pas le moment de s'attirer la colère de la compagnie de mercenaires.
Tous deux connaissaient bien les sinistres rumeurs qui entouraient le capitaine Deraki de la Pointe d'Or. Si Yanika parlait sans précaution, par confiance en ses capacités ou par tempérament, Romaback, lui, savait vite lire une situation. Il prit une voix délibérément douce.
« S'il y a une perte, il est tout naturel que nous la compensions. Cela ne fait pas seulement un ou deux ans que la Pointe d'Or et nous faisons affaire, n'est-ce pas ? Pas vrai ? Cependant, comme vous le savez, ni Yanika ni moi ne sommes faits pour servir dans une compagnie de mercenaires. Des gens comme nous, habitués à errer seuls, ne feraient que gêner vos opérations, capitaine. Nous ne ferions qu'empoisonner l'atmosphère de la compagnie. Et même si ce n'est pas entièrement notre faute, exiger un double dédommagement semble quelque peu excessif. Ne pourrions-nous pas régler cela en vous rendant simplement l'argent que nous avons reçu ? »
Le capitaine Deraki secoua la tête avant même que Romaback ait fini de parler.
« Non. Ou vous payez, ou vous travaillez. »
Yanika commença à s'avancer, les épaules tremblantes, mais Romaback l'arrêta de nouveau. Lui aussi fronçait les sourcils, cherchant une autre solution. Il fit une nouvelle proposition.
« Dans ce cas, nous ajouterons la moitié du paiement initial. En moins d'une nuit, cela fait une fois et demie la somme. Il serait difficile de réaliser un tel bénéfice ailleurs. »
« Romaback ! Qu'est-ce que tu racontes ! Pourquoi est-ce qu'on leur donnerait autant d'argent ? »
« Yani, je t'en prie... »
Mais Romaback ne parvint pas à retenir Yanika. Elle repoussa brutalement son épaule et s'avança devant le capitaine Deraki, les épaules carrées.
« Je vais vous rendre votre argent. Prenez-le et dégagez. »
Le capitaine Deraki répéta :
« Le double. »
« C'est quoi, cette loi d'escroc ! La Pointe d'Or est devenue si arrogante ? Tu crois que Yanika Gos est quelqu'un dont on peut se moquer ? On verra bien si tu n'en subis pas les conséquences, à te comporter comme ça ! »
Après cet éclat, Yanika souffla bruyamment et s'écria de nouveau :
« Bande de radins, le voilà, votre argent ! »
Elle sortit de sa poche une lourde bourse et la jeta au sol. Un mercenaire subalterne s'approcha, ramassa la bourse, l'ouvrit et compta les pièces d'or avec un autre mercenaire.
Il n'était pas nécessaire de les compter une à une. Le capitaine Deraki ouvrit la bouche, et cette fois sa voix tenait presque du rugissement.
« Quelles que soient les combines que vous mijotez, bande de voyous, la Pointe d'Or s'en moque. Si vous ne voulez céder ni l'argent ni vos personnes, je vous tuerai. »
Au moment où Romaback sentit sa vie menacée, il recula vivement et arma son arbalète. Yanika bondit elle aussi en arrière, mais lança tout de même une réplique cinglante.
« Essaie donc de me tuer ! Tu crois que ce sera si facile ? »
