Comme c'était déjà le soir, j'avais prévu de quitter la chambre de Beatrix, mais le personnage secret m'intriguait, alors finalement je suis restée. Les servantes du château ont eu la délicatesse de nous apporter encore du thé et des douceurs. Pour accompagner le thé, il y avait de petits pseudo-soufflés tout moelleux. Ils contenaient des fruits, si bien que chacun avait une couleur un peu différente... Lequel choisir ? J'ai opté pour celui qui était légèrement rose. Il devait y avoir des baies dedans, ou quelque chose comme ça. Beatrix a pris le marron.
« Et donc, le directeur, c'est le personnage secret ? »
Lui, qui a toujours l'air si las ? ... Ce directeur-là ?
L'image de cet homme grand et maigre aux trois tresses argentées m'est venue à l'esprit. Ses yeux dorés avaient quelque chose de mystérieux. Il est directeur, après tout, et il est puissant, après tout, alors c'est sans doute un personnage aux performances de haut niveau. Certains le traitaient comme un monstre de classe légendaire, mais... à voir l'homme en personne, je me demandais plutôt s'il n'était pas une limace, un paresseux ou un monstre germe de soja. Il passait son temps terré dans son bureau, et la seule fois où je lui avais parlé, c'était dans la serre de l'académie... et encore, très brièvement. Son mode de vie restait entouré de mystère.
« Au fait, euh, la route du directeur, c'est ça ? Quelles conditions fallait-il remplir pour la débloquer ? »
C'était une route que je n'avais jamais pu voir, alors j'avais vraiment envie de savoir ce qu'elle contenait. Je n'arrive pas du tout à imaginer une romance avec ce directeur.
« Une fois les conditions dont je vous ai parlé remplies, en revenant au menu de départ, on trouvait une nouvelle option, la route du directeur. Il suffisait ensuite de choisir le directeur... le joker, pour entrer dans sa route. »
Beatrix a poursuivi son explication.
Dans Carte à Jouer, on ne changeait pas de personnage en faisant des choix au cours du jeu : on choisissait une carte dans le menu de départ pour sélectionner sa route. Par exemple, si on prenait le roi de cœur, c'était Son Altesse Royce, et si on prenait le roi de pique, c'était Raiga. Autrement dit, la carte du directeur apparaissait dans le menu.
« Waouh... »
Autrement dit, si j'avais un peu accéléré le rythme dans mon ancien monde, j'aurais peut-être pu le rencontrer... J'avais terminé toutes les routes romance et amitié, et presque toutes les mauvaises fins aussi. Je n'y peux plus rien maintenant, mais quel gâchis.
« Le directeur du jeu était lui aussi comme ça ? »
« Dans le jeu, il n'était pas léthargique, mais il était encore plus casanier que le directeur actuel. Il s'intéressait à l'Héroïne parce qu'elle avait autant de mana que lui, et c'est lui qui l'a fait entrer à l'académie ; ensuite, il veillait sur elle en silence, mais... à force de veiller sur elle, ses sentiments se sont exacerbés, et il a peu à peu commencé à se déchaîner. »
Tout en m'expliquant, Beatrix a décroisé puis recroisé les jambes dans l'autre sens. Elle porte une robe, mais elle a des gestes d'homme.
« ... Se déchaîner, hein ? »
Ça a l'air un peu inquiétant.
« Pour commencer, dans la route du directeur, dès la cérémonie d'entrée, tout au début, les quatre rivales essayaient de s'en prendre à l'Héroïne. »
« Hein... ? Pourquoi ? »
Aucune des rivales n'avait de raison de s'en prendre à l'Héroïne tant que celle-ci ne s'approchait pas de l'homme qu'elle convoitait.
« Parce que des rumeurs couraient sur elle, puisque c'était le directeur qui l'avait fait entrer à l'académie ; les rois et les valets, intrigués, l'ont approchée un par un, et elle s'est retrouvée avec un harem inversé. »
« Un harem... »
C'est quoi, ce délire.
« À cause du mana, du talent et de la personnalité de l'Héroïne, tous les personnages masculins l'approchaient pour essayer d'en faire la leur. »
« Hum... ? Quand tu dis les rois et les valets, ça veut dire que les personnages des routes amitié en faisaient partie aussi ? »
Non mais, ce n'est que ce qui se passait dans le jeu, alors ce n'est pas comme si je m'inquiétais pour Achille. Je ne m'inquiète pas, d'accord ?
« Oui, c'est ça. Les personnages des routes romance, cela va de soi, mais même ceux des routes amitié faisaient des avances passionnées à l'Héroïne. »
CRAC...
« M... mademoiselle Camille ? »
Oh non... j'ai fait tomber ma tasse. Affolée, je l'ai réparée par magie. C'est la même magie que celle dont je m'étais servie quand j'avais vomi l'alcool à la cérémonie d'entrée. Elle remonte le temps, juste pour les parties nécessaires. ... Hm, comme neuve. Je ne suis pas troublée le moins du monde, d'accord ?
« E... et ensuite, qu'est-ce qui s'est passé ? »
J'ai pressé Beatrix de continuer.
« En découvrant que les rivales cherchaient à s'en prendre à l'Héroïne, le directeur les a toutes effacées. Il avait sans doute employé une sorte de magie, car personne ne s'était aperçu de la disparition des rivales. Seule l'Héroïne s'en était rendu compte et avait interrogé le directeur... Et c'est ainsi qu'a commencé leur romance. »
« C'est un début de romance plutôt lourd, non... »
C'est un peu horrifique. Et cette fois, elle a été effacée physiquement ? Camille, je veux dire.
J'ai tendu la main vers un autre pseudo-soufflé. Cette fois, j'ai choisi un mauve, et j'en ai porté une cuillerée à ma bouche. Mmm, ça ressemble au goût rhum-raisin de mon ancien monde. Que de nostalgie.
