[La veille]
'Pour l'instant, j'ai 85 Compétences en tout...'
Rey était paresseusement étalé sur son lit luxueux, le regard rivé sur la Fenêtre de Statut lumineuse qui affichait le décompte de ses capacités : 85 Compétences, et ce n'était qu'un début.
Bien qu'il ne soit qu'un moins que rien ordinaire, il avait tout de même droit à un traitement de luxe, pour la seule raison qu'il était un Outremondien.
Il se demanda si cela changerait quand les hautes sphères découvriraient son apparente incompétence, mais il chassa vite la question comme sans importance.
Rey écarta l'inquiétude d'un haussement d'épaules désinvolte. 'Je trouverai bien une solution. Ils ne vont pas me virer de l'équipe, pas tant qu'Adonis me soutient.'
Aux yeux de Rey, Adonis conservait une aura respectable. Ce n'était pas quelqu'un qu'il idolâtrait, mais il reconnaissait le poids de sa position et comptait bien s'en servir comme de son propre bouclier.
'Alicia, songea-t-il, n'a pas vraiment été méchante ni condescendante, mais elle n'a pas pris ma défense non plus. Elle avait surtout l'air mal à l'aise avec toute cette histoire...'
Rey n'en voulait pas à Alicia, mais il jugeait plus sage de garder une position neutre avec elle. Au bout du compte, Adonis restait son allié le plus solide.
'Et puis il y a quelqu'un d'autre qui m'a pris de court...' Les pensées de Rey dérivèrent vers celui qui était censé être son meilleur ami, Billy McGuire.
'Il s'est joint à eux pour se moquer de moi. Remarque, je comprends pourquoi.' Billy avait une Classe de Rang A et cinq Compétences remarquablement correctes, ce qui le plaçait dans le haut du panier de leur classe, rien qu'à ses statistiques.
'J'imagine qu'il a cessé d'être l'outsider qui reste à mes côtés...' Rey eut un sourire nostalgique, à peine une lueur d'émotion, sans quitter sa position alanguie sur le lit.
'Ça fait un peu mal.' Sa main se porta d'instinct à sa poitrine et s'y crispa, sous l'effet d'une légère douleur.
Il aurait dû s'y attendre, vu les antécédents de Bill, ce garçon qui cherchait toujours à plaire et à se mettre tout le monde dans la poche.
'Ses points de Karma ont dû exploser, avec tous les efforts qu'il fait pour gagner la faveur de tout le monde.' Rey voyait bien la raison probable de la réussite de Billy.
Au final, cela avait payé pour lui.
'Et la seule personne qui était son ami s'est fait mettre de côté, hein ? C'est dur, mec...' La main de Rey, qui serrait sa poitrine un instant plus tôt, retomba le long de son corps tandis qu'il poussait un léger soupir.
« Ça n'en vaut pas la peine. Concentrons-nous sur ce qui compte maintenant. » Ses mots sonnaient comme une leçon apprise, presque mécaniques, une tentative délibérée d'enterrer ses émotions plutôt que de les affronter. Mais le temps était un luxe qu'il ne pouvait pas se permettre.
'Tout le monde a des Classes incroyables, ce qui veut dire qu'ils ont une longueur d'avance dans ce monde. Je ne peux pas me permettre d'être paresseux.' Rey se répéta ce mantra, une étincelle de détermination dans le regard, qui raviva sa résolution.
'J'ai classé mes Compétences en deux listes : Utiles et Obsolètes.'
Rey passa méticuleusement en revue son inventaire de Compétences, notant le contraste frappant entre les Utiles et les Obsolètes.
Les premières regroupaient des capacités de haut rang, chacune excellant dans son domaine, tandis que les secondes n'en étaient que des versions édulcorées.
Par exemple, Rey possédait une Compétence de Rang B appelée [Grande Aura de combat], mais il avait aussi dans sa collection une Compétence inférieure, [Aura de combat], de Rang C.
Sa liste de Compétences regorgeait d'exemples de ce genre.
Pourtant, faute de pouvoir fusionner ou faire évoluer les Compétences, les Obsolètes ne servaient à rien, sinon à encombrer son répertoire. 'Pour faire de la place aux futures Compétences, il est temps de me débarrasser du poids mort', décida Rey.
En quelques pressions sur sa Fenêtre de Statut, Rey lança la suppression et regarda le décompte de ses Compétences fondre sous ses yeux, libérant de la place pour les capacités plus importantes qu'il acquerrait à l'avenir.
{Nombre limite : 49}
Après la purge, il ne restait plus que 49 des 85 Compétences de départ dans l'arsenal de Rey.
'On dirait que pas mal de gens avaient des versions similaires ou inférieures de celles des meilleurs de notre classe. Je ne peux pas leur en vouloir, cela dit. Ces Compétences sont bonnes...'
Maintenant qu'il avait allégé son éventail de Compétences, Rey passa à l'étape suivante : un classement plus fin. « Attaque. Défense. Renforcement. Divers. » Ces quatre catégories devinrent le socle de son organisation.
'L'offensive pure, comme [Grande Magie de feu], va directement dans la Catégorie Attaque.' Rey triait mentalement ses Compétences, assignant chacune à son domaine.
'Les Compétences défensives, comme [Défense absolue], trouvent leur place dans la Catégorie Défense.' Des divisions nettes commençaient à se dessiner dans l'esprit de Rey.
'Les Compétences de renforcement augmentent les statistiques ou améliorent les effets d'autres Compétences : [Grande Aura de combat] et les Compétences du même genre vont ici.' Rey repéra les capacités qui renforçaient sa puissance globale.
'Et puis il y a le groupe Divers.' Rey y rangea des Compétences comme [Invocation de Bête divine], qui échappaient à toute classification simple.
'Ouf, quel boulot !' Rey expira, gagné par un sentiment d'accomplissement maintenant qu'il avait terminé ce classement minutieux.
Une fois toutes ses Compétences soigneusement réparties, cela donnait à peu près ceci :
~ Catégorie Attaque : 27
~ Catégorie Défense : 9
~ Catégorie Renforcement : 10
~ Divers : 3
'Bon... voilà qui est fait.'
Une fois ses Compétences toutes triées, Rey prit soin de les parcourir encore une fois, un large sourire aux lèvres.
'J'ai hâte de commencer à m'en servir !'
Il ne pouvait évidemment pas exhiber ses capacités devant ses camarades, mais Rey se doutait que son heure viendrait.
Il lui suffisait de guetter une occasion.
'Ça y est, ce nouveau monde commence à m'exciter !'
***
[Aujourd'hui]
Après le discours de Conrad aux Outremondiens, un accord unanime s'était dégagé, assorti d'une condition essentielle : l'Alliance humaine unie s'engageait à satisfaire, dans la mesure de ses moyens, tout désir raisonnable des élèves. Les termes une fois fixés, les élèves avaient regagné leurs chambres.
Comme ils avaient déjà soumis leurs demandes, celles-ci commencèrent à être exaucées sans tarder.
Des domestiques apportèrent des vêtements neufs, sous-vêtements compris, et les accessoires demandés apparurent aussitôt devant leurs portes.
Bien sûr, les gadgets modernes comme les smartphones étaient hors de portée, mais c'était aussi proche de la perfection qu'un monde médiéval pouvait l'être.
Les élèves n'imaginaient pas ce que pouvait être la vie d'un roturier dans ce royaume, mais, bien installés dans leur statut de privilégiés, ils ne trouvaient pas grand-chose à redire. Il leur suffisait de remplir les tâches qu'on leur avait confiées pour conserver ce train de vie fastueux.
Et, dans ce confort, l'inquiétude restait une notion étrangère aux élèves. Ils avaient un atout : leur confiance en Adonis.
Pilier de leur soutien et de leur influence, Adonis les rassurait par sa seule présence.
« Hé, quelqu'un a vu Adonis ? » La voix de Justin résonna dans le salon ; les sourcils froncés, il cherchait leur figure de proue parmi le groupe d'élèves qui se prélassaient ensemble.
« Adonis ? Il est avec Alicia, ils discutent avec le Guerrier en chef, sûrement pour régler notre programme d'entraînement », intervint Billy, désormais membre de la bande populaire.
Avec ses cheveux châtain foncé et sa silhouette mince, il aurait pu sembler détonner parmi les « gens cool », et pourtant il s'y fondait sans peine.
En apparence, le physique de Billy l'aurait plutôt rangé parmi les exclus, mais le groupe l'avait accepté sans qu'un mot soit dit.
Son intégration soudaine en avait intrigué plus d'un, mais dès qu'il avait montré ses Compétences et sa Classe, il s'était élevé à un tout autre rang dans l'estime générale.
Il était fort, et cela suffisait à lui ouvrir l'accès au sanctuaire de l'élite de la classe.
« Pff, encore Alicia ? Pourquoi elle essaie toujours de se coller à Adonis ? » La voix de Jade trahissait de l'exaspération. Leur passé tendu attisait encore son agacement.
« Franchement ! On pourrait croire qu'elle lâcherait l'affaire après leur rupture, mais non, elle ne lâche rien », renchérit un autre élève, faisant écho à Jade.
Bientôt, la conversation se transforma en un déballage de griefs contre Alicia. Au lycée, une fois en haut de l'échelle sociale, c'était soit l'adoration des foules, façon Adonis, soit le mépris, comme Alicia.
Les revers de la popularité sautaient aux yeux : tandis qu'Adonis baignait dans l'admiration, Alicia se retrouvait en plein dans le viseur des critiques.
« Elle est jolie. Et alors ? Elle a un comportement horrible. »
« Elle est autoritaire et envahissante, en plus. »
« Elle se prend pour qui ? »
Pour chaque admirateur, chaque soutien qu'avait Alicia, il y avait une foule de gens rongés d'envie et de rancœur, qui désapprouvaient sa personnalité et ne demandaient qu'à la rabaisser dans son dos.
« Ça suffit ! Arrêtez-vous là, tous. »
La voix de Billy résonna dans la pièce, tranchant net le bavardage venimeux qui avait envahi l'air.
Son air renfrogné exprimait une vive désapprobation, bien loin de son habituelle amabilité.
« Q-qu'est-ce qui t'arrive, Bill ? Toi aussi tu trouves que c'est une connasse, non ? » La question resta en suspens, dans l'attente d'une réponse.
Autrefois, Billy aurait ravalé ce qu'il pensait vraiment, étouffé ses sentiments pour Alicia pour s'aligner sur l'avis dominant de la pièce.
Il avait été une carpette, sans aucune personnalité, prêt à se plier en quatre pour contenter ceux qui étaient au-dessus de lui.
Mais quelque chose avait changé : un basculement subtil, et pourtant décisif, dans les rapports de force.
« NON ! Ne parlez pas d'Alicia comme ça ! » La réplique de Billy était ferme, bien loin de sa docilité d'antan.
Il n'était plus celui d'en bas, et eux n'étaient plus ceux d'en haut.
Les rôles s'étaient inversés.
« Quiconque dira de la merde sur Alicia... aura affaire à moi. »
C'était désormais lui qui était au-dessus, et tous les autres dans la pièce étaient en dessous.
Pourquoi ?
« C'est compris ? »
La raison était simple.
« B-bon... comme tu veux. »
« On dirait que quelqu'un a le béguin pour Alicia. »
« On ne peut pas t'en vouloir, mec. Elle est super jolie. »
Bientôt, tout le monde avait changé de sujet pour dire du bien d'Alicia et amadouer Billy.
Tout cela pour une seule et unique raison.
Il était plus fort qu'eux.
