Avant son entrée, on n'attendait pas grand-chose de lui.
Derrière leur bureau, les quatre examinateurs discutaient entre eux en passant en revue les dossiers des candidats.
« Le niveau de talent général est plus faible que l'an dernier. C'est assez décevant, pour être honnête. À ce rythme, les autres instituts de l'empire vont nous rattraper. »
L'homme à la barbe rousse avait marmonné ces mots : Herman Chambers, Haut-Sorcier, réputé pour son œil exercé quand il s'agissait de repérer le talent. C'est pourquoi on lui avait confié le recrutement de la prochaine promotion de l'Institut Haven.
Rien qu'en visualisant le flux de mana qui émanait du corps d'un candidat, il pouvait dire, à peu de chose près, s'il avait du talent ou non.
À son épaisseur, à sa pureté… il parvenait à cerner le niveau général d'un candidat avant même qu'il ne passe l'épreuve.
« Faites entrer le candidat suivant, s'il vous plaît. »
Comparés à ceux de l'an dernier, les talents faisaient cruellement défaut.
Mais…
« On a quand même trouvé quelques petits monstres, non ? »
Il y avait quelques exceptions.
Et ces rares exceptions dépassaient de loin la norme.
« … Je suppose que tu as raison. »
Herman croisa les bras et se renversa contre le dossier de sa chaise. Du coin de l'œil, il jeta un regard à la femme assise à côté de lui.
Vêtue d'une tenue officielle, elle dégageait une aura presque parfaite. Sa présence captivante marquait profondément tous ceux qui l'entouraient. L'harmonie sans faille entre son apparence et sa tenue la distinguait de tous les autres.
Delilah V. Rosemberg.
Il n'y avait en elle ni imperfection ni manque, au point qu'elle semblait incarner la perfection même.
L'élégance imprégnait naturellement chacun de ses gestes, chacune de ses paroles, chacune de ses expressions, et définissait tout son être.
Pour beaucoup, elle était inaccessible.
Apprentie à 18 ans.
Maître-Mage à 19 ans.
Haut-Sorcier à 21 ans.
Archisorcier à 24 ans.
Et l'un des Sept Monarques de l'Empire à 27 ans.
Beaucoup voyaient en elle l'avenir de l'Empire, destinée à occuper un poste resté vacant depuis des siècles : celui du plus redoutable de tous les mages.
Le Zénith.
'Comment quelqu'un comme elle peut-elle travailler ici… ?'
Cette question en laissait plus d'un perplexe, Herman compris, mais chaque fois qu'on la lui posait, elle ne répondait que par un sourire vide.
Ce n'était pas une femme aux émotions nombreuses, mais quand elle en montrait…
On en avait des frissons.
« … Notre prochain candidat devrait venir d'une baronnie. »
Sa voix nette et claire résonna dans la pièce. Elle manquait de substance, et pourtant elle semblait exercer une pression.
« Julien Dacre Evenus. »
Elle avait murmuré ce nom, le mâchant presque, les yeux posés sur le document devant elle.
« Talent : Élémentaire et… Émotif. »
« Émotif ? »
Herman haussa un sourcil et prit le document posé devant lui. 'En effet, il a du talent dans le domaine émotif…' Ses attentes s'amenuisèrent.
Ce n'était pas qu'il détestait les Mages émotifs ou qu'il les méprisait.
Mais…
« C'est difficile. »
Bras croisés, secouant la tête d'un air dédaigneux, Cathrine Riley Graham, une femme d'âge mûr aux longs cheveux bruns ondoyants, livra le fond de sa pensée.
« Un Mage émotif travaille sur la manipulation des émotions. Ce n'est pas un talent rare, mais… »
Elle pinça les lèvres et s'interrompit au milieu de sa phrase, laissant une autre voix la terminer à sa place.
« … On risque de se perdre à trop s'immerger dans l'étude des émotions. »
« Exactement. »
Le domaine émotif était un domaine dangereux. Étudier les émotions… les comprendre. Pour cela, il fallait s'y immerger.
S'y immerger trop… et l'on risquait de se perdre de vue.
« J'en ai vu plus d'un, parmi les talentueux, perdre la raison en cherchant à aller plus loin sur cette voie. C'est regrettable. Vraiment regrettable… »
« Enfin, il a au moins du talent dans le domaine élémentaire. La magie de malédiction ? Ce n'est pas un mauvais domaine. »
Il n'existait pas de mauvais éléments.
Seulement de mauvaises personnes.
Tandis qu'il examinait attentivement la feuille devant lui, la porte de la pièce s'ouvrit. Un jeune homme d'à peine vingt ans entra.
« Tu dois être Julien. »
C'était Delilah ; sa voix nette et claire résonna dans toute la pièce.
Son apparence attira l'attention de toutes les personnes présentes.
'Il est beau, mais… décevant.'
La première impression qu'Herman eut de Julien fut une déception.
'Son flux de mana est irrégulier. La densité est faible, et il ne semble pas le maîtriser.'
Était-il vraiment noble ? Comme si Herman n'était pas le seul à le penser, Catherine marmonna :
« On dirait que celui-là est un peu un raté. Décevant, pour un noble. »
Herbert Newberman, assis à la droite d'Herman, pensait à peu près la même chose qu'elle.
« Son flux de mana part dans tous les sens. À première vue, il ne sait pas utiliser correctement le mana. Quelle fournée laborieuse… »
Dans l'esprit des examinateurs, Julien semblait être venu pour rien. Sa prestation serait de celles qu'il leur faudrait effacer de leur mémoire.
Mais s'il y avait une chose à noter, c'était son attitude.
Sa façon de se tenir… son visage impassible, ses pas calmes et réguliers…
Il semblait dégager une assurance sans bornes.
Un idiot trop sûr de lui ?
'Bah, peu importe. Finissons-en. J'ai vu pire.'
Herman fit signe au jeune homme qui se tenait devant eux.
« Jason, va le tester. »
C'était un cadet de première année, ou plutôt de deuxième année désormais. Ce n'était pas vraiment le cadet le plus doué, mais pour tester de nouveaux candidats, il faisait l'affaire.
« Oui, monsieur. »
Jason se mit en mouvement, mais à peine avait-il fait un pas en avant que son visage changea.
Celui de tous les examinateurs aussi.
« Qu'est-ce qu'il fait ? »
« … Il prend son pouls ? »
« C'est quoi, ces sottises ? »
Le visage inexpressif, un doigt appuyé contre son avant-bras, Julien regardait droit devant lui. Il semblait absent.
Son visage était vide.
Comme une feuille de papier blanche.
« Qu'est-ce qu'il fabrique, celui-là… ? »
« Candidat ? Candidat ? »
Herman l'appela plusieurs fois avant qu'il ne revienne à lui.
« Ah… ? »
« Candidat ? Tout va bien ? Nous n'avons pas toute la journée. »
Agacé, il désigna Jason du doigt.
« … Montre-nous ce que tu sais faire. »
Au moment même où Herman désignait Jason, un changement soudain s'opéra chez Julien. Ses pupilles se dilatèrent. Son visage pâlit, et ses bras se mirent à trembler.
Ce brusque changement prit tout le monde au dépourvu.
Les yeux de Julien tremblaient et couraient en tous sens, avec un air de désespoir. Il semblait s'être métamorphosé d'un coup, à l'opposé de ce qu'il était un instant plus tôt.
Ses épaules se rétractèrent et sa respiration s'accéléra.
« Haa… Haaa… Haaa… »
Tout le monde pouvait sentir le rythme de son souffle.
Il s'accélérait à chaque inspiration.
Il semblait être l'incarnation d'une certaine émotion.
Laquelle… ?
Ah.
Bientôt, ce fut clair pour tout le monde.
'La peur.'
Il s'était mis à incarner la peur.
Herman sentit un frisson lui parcourir le corps.
Pas seulement lui : les autres examinateurs aussi.
« Toi, qu'est-ce que tu… ! »
Julien s'avança vers Jason. Pris de court par la situation, peut-être, celui-ci ne réagit pas à temps. Les mains de Julien vinrent se plaquer contre son crâne, comme pour l'étreindre.
Et…
« Aaaaaah… !!!! »
Un hurlement ébranla la pièce.
Il la transperça et retentit avec force dans les oreilles de toutes les personnes présentes.
Soudain, tout le monde dans la pièce se figea : non seulement Herman, Herbert et Catherine, mais Delilah aussi.
L'effet du geste de Julien était à ce point puissant.
D'un seul geste, il avait pétrifié toute la pièce.
« Ah… ! Non ! Aaaah… ! Je ne veux pas mourir, non !!! »
C'était intense, et l'on ressentait de façon saisissante la peur qu'éprouvait Jason.
La chair de poule.
Herman en avait la chair de poule.
« Aaah… ! »
Boum !
Jason s'effondra mollement sur le sol.
Secoué de tremblements incontrôlables, il se tenait la tête en se tordant par terre. De la salive coulait de sa bouche.
« À… à l'aide… ! »
Malgré ses cris, aucun des examinateurs ne bougea.
Tous les regards étaient rivés sur le jeune homme qui se tenait devant eux.
Ce qu'ils avaient sous les yeux, c'était l'incarnation de quelqu'un qui avait emprunté une voie que presque personne ne prenait.
Se souvenant, Herman murmura à voix haute :
« Pour comprendre une émotion, il faut l'éprouver. »
Pour manifester une telle peur, il fallait l'avoir éprouvée. Toutes les personnes présentes étaient expérimentées et le savaient au moins.
Elles avaient parcouru tout le continent et rencontré de nombreux Mages émotifs. Elles y avaient appris la dureté de ce que devait endurer quiconque empruntait cette voie.
Pour éprouver la peur, il fallait la poursuivre sans relâche.
Beaucoup échouaient en chemin, mouraient en plein entraînement ou ne parvenaient tout simplement pas à comprendre l'émotion.
Et pourtant…
« Quel entraînement atroce a-t-il bien pu subir pour manifester une telle émotion ? »
Julien avait réussi ce que beaucoup n'avaient pas pu faire. Il était loin de la perfection, mais être capable de cela à son âge…
'À quel point a-t-il été dur avec lui-même ?'
L'évaluation qu'Herman faisait de Julien changea du tout au tout.
'Non seulement il est capable de rendre parfaitement la peur, mais il semble aussi maîtriser l'état d'immersion.'
Un état que bien des Mages émotifs cherchaient à atteindre. Un état où l'on pouvait séparer la réalité de l'immersion.
Était-ce pour cela qu'il avait pris son pouls avant de commencer ?
Pour vérifier son état avant l'immersion ?
'Un monstre.'
Un véritable monstre.
« Si je peux me permettre… »
Catherine fut la première à rompre vraiment le silence qui s'était emparé de la pièce. Elle jeta un bref regard à Jason, tremblant par terre, avant de poser les yeux sur Julien.
« Quel entraînement as-tu suivi pour être capable de faire ça ? Et est-ce que ça se limite à la peur ? »
« … »
Sa question se heurta au silence : Julien restait immobile.
Puis il baissa la tête et la secoua.
« Ah. »
'C'était si terrible qu'il ne veut pas en parler ?'
Les traits des juges se durcirent.
Enfin, Delilah, restée silencieuse tout du long, sans que son regard semble jamais se détacher de Julien, prit la parole :
« Tu peux disposer. Nous te communiquerons tes résultats une fois que nous aurons évalué tous les candidats. »
Julien hocha la tête et sortit calmement de la pièce. Comme s'il n'avait rien fait qui mérite des éloges.
Une fois qu'il fut parti, Herman et les autres se tournèrent vers elle.
« Pourquoi l'avoir laissé partir comme ça ? Nous étions encore en train d'ex… »
« Regardez par terre. »
« Ah. »
Et ce fut à ce moment-là que tout le monde comprit enfin.
« Ah… ! À-à l'aide, je vous en prie… Ah… »
« Il n'est pas en état de poursuivre l'examen. Dites à quelqu'un de le remplacer et envoyez-le à l'infirmerie. Pour l'instant, nous faisons une pause. »
« Mais… ! »
« Je sais ce que vous voulez dire. »
Delilah leva la main pour empêcher les autres examinateurs de parler.
« Vous voulez en savoir plus sur lui, n'est-ce pas ? »
Herman et les autres acquiescèrent ; Delilah se tourna vers la porte par laquelle Julien était sorti.
Son regard en disait long.
Herman le voyait bien.
Comme eux tous, elle était intriguée.
Sans aucun doute, elle voulait savoir ce que tout le monde dans la pièce voulait savoir.
Une question qu'aucun d'eux n'osait poser.
Jusqu'où s'était-il immergé ?
***
Tout était flou pour moi.
Depuis l'instant où j'avais tout déversé jusqu'à ce qui avait suivi, mon esprit semblait enveloppé d'un brouillard permanent.
Je n'arrivais pas à penser clairement.
« Quel entraînement as-tu suivi pour être capable de faire ça ? Et est-ce que ça se limite à la peur ? »
Je n'avais qu'une idée en tête : sortir d'ici.
Je le sentais, tout au fond de moi. Je n'avais pas encore tout relâché. Ça persistait dans mon esprit et remontait lentement, insidieusement.
'Il faut que je parte…'
Alors…
« Tu peux disposer. Nous te communiquerons tes résultats une fois que nous aurons évalué tous les candidats. »
Dès que l'occasion se présenta, je ne perdis pas une seconde et sortis. Une fois dehors, je sentis les regards de tous ceux qui se trouvaient dans le hall se poser sur moi, mais là encore, je n'y prêtai aucune attention.
'Il faut que je trouve un endroit sûr… Des toilettes, une pièce. Je ne peux pas… !'
Mes pas vacillèrent un instant. Je sentis quelque chose me remonter de l'estomac. Je ravalai et me forçai à avancer.
« Poussez-vous. »
J'écartai tous ceux qui se trouvaient devant moi et continuai d'avancer.
« Hé… ! »
Je me moquais de leurs protestations.
Des toilettes… Une pièce… N'importe quoi…
Je continuai de marcher. Je ne prenais même pas la peine de regarder où j'étais. Je ne m'arrêtai qu'en trouvant une pièce. Je jetai un regard alentour et entrai.
C'était une petite pièce.
« Haa… Haa… »
Et surtout…
Vide.
« Bleurgh… ! »
Ce que j'avais si désespérément retenu sortit d'un seul coup. Ma vue se brouilla et je me pliai en deux.
Mon estomac se contractait de douleur, et je sentais la sueur perler sur mon front.
« Ha… h… »
Je serrai ma chemise dans mon poing et sentis au passage les battements de mon cœur.
Ils étaient rapides.
Très rapides…
J'inspirai profondément pour me calmer.
Pour calmer mon cœur qui battait la chamade, mais…
Il ne voulait pas s'arrêter.
« Ah… Ah… ! »
La peur qui m'avait saisi quelques instants plus tôt revenait me hanter.
Je n'arrivais pas à arrêter de trembler.
Comme si quelque chose m'avait possédé.
« Akh… ! »
Je le sentais.
Plus nettement que jamais.
J'étais…
En train d'être dévoré.
