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Chapitre 10

Chapitre 10 — Étoile Noire [4]

26 octobre 2026 ~12 min · 2 252 mots

J'avais l'impression de me tenir au bord d'une falaise, les pieds à quelques centimètres de l'abîme qui s'ouvrait derrière moi.

Prêt à m'engloutir au moindre mouvement.

Voilà comment je décrirais ma situation actuelle.

Une situation dans laquelle je m'étais mis tout seul.

'Ouais, c'est ça…'

Je fixais mes mains. Elles tremblaient légèrement.

Je jouais avec le feu.

Un feu mortel.

Mais que pouvais-je faire d'autre ? Il n'y avait pas de retour en arrière possible.

J'avais fait mon lit.

Quelles étaient mes chances de l'emporter si l'une des personnes devant moi me défiait ?

En toute franchise, proches de zéro.

J'arrivais à peine à invoquer ou à contrôler ma magie, et mes connaissances des fondamentaux étaient proches de zéro.

Et pourtant, malgré tout ça, j'avais fait ce que j'avais fait.

C'était presque grisant.

« Hah… »

Dingue… C'est complètement dingue, putain… Je crois que j'ai perdu la boule.

Mais bien sûr, ce n'était pas comme si j'avais agi sur un coup de tête.

Je savais que l'institut n'autoriserait pas encore les premières années à se défier entre eux. Je l'avais appris par Leon et par mes recherches.

Malgré tout, mon temps était compté.

Il ne faudrait pas longtemps avant que tout le monde me tombe dessus.

J'avais le dos au bord de la falaise.

À partir de maintenant, je ne pouvais qu'avancer. Reculer signifiait ma fin.

Le désespoir me gagnait lentement.

Je le sentais.

Il n'y avait pas de plan de secours.

Mais

'Il faut que ce soit comme ça…'

Je cherchais le désespoir.

Le désespoir pousse les gens jusqu'à leurs limites.

Jusqu'à des points qu'ils n'atteindraient jamais en temps normal.

C'était là que je me trouvais à présent.

« … Tu as fait sensation. »

Leon était apparu. Il s'avançait vers moi d'un air détaché. Le discours avait fini par faire sensation, ce qui m'avait obligé à partir plus tôt.

Il venait sans doute tout juste d'en sortir.

« C'est toi qui as écrit le discours. Pourquoi tu as l'air surpris ?

— Je ne pensais pas que tu irais jusqu'au bout.

— … Et pourquoi donc ? »

Il s'attendait donc à ce que je dise autre chose… ?

« Non… »

Il a pincé les lèvres et secoué la tête.

« Ce n'est rien.

— Hm ? »

Qu'est-ce qui lui prenait ?

En l'observant de plus près, son expression semblait anormalement crispée. Comme s'il se retenait.

« Ça va ? »

Il n'avait vraiment pas bonne mine.

Je me suis rapproché un peu pour mieux le voir, mais…

« … »

Il a reculé d'un pas.

« Restons courtois. »

Courtois ? Qu'est-ce qu'il raconte, celui-là ?

« Non, non… »

J'ai secoué la tête et je me suis rapproché. Quelque chose clochait… Je n'arrivais pas vraiment à l'expliquer.

C'est là que je l'ai enfin remarqué.

Cet enfoiré.

J'ai posé la main sur son épaule pour l'empêcher de bouger et j'ai penché la tête pour mieux voir son visage. Il regardait ailleurs.

Pourquoi donc… ?

« Tu te retiens de rire, c'est ça ?

— …

— Non, sérieux ? »

Ce fils de pute.

« Tu trouves la situation amusante ?

— … Non.

— Hah. Alors pourquoi tu regardes ailleurs ?

— … »

J'ai haussé un sourcil. Ses épaules tremblaient légèrement.

« … Kh. »

Kh ?

« Toi… »

« Julien. »

Je me suis arrêté et j'ai tourné la tête. Le tremblement sous ma main a cessé, et mon expression s'est figée.

« Tu as beaucoup changé. »

Une voix m'était parvenue.

Elle s'est arrêtée à quelques mètres devant moi.

Son apparence comptait parmi les plus belles que j'aie jamais vues. De longs cheveux violets qui ondulaient et des yeux d'un bleu cristallin. Une image s'est superposée à la sienne.

Une image remplie de rien d'autre que de haine envers moi.

« … Ça faisait longtemps. »

Evelyn J. Verlice. L'amie d'enfance de ce corps, et quelqu'un qui connaissait extrêmement bien Julien.

Je n'avais rien fait d'autre, la semaine passée, que m'entraîner à la magie.

Pour que tout se passe sans accroc, j'avais demandé à Leon de me fournir des détails sur tous les personnages importants liés à Julien et sur leur relation avec lui.

C'était pour ça que je savais qui elle était.

« Je vois que tu es devenu l'Étoile Noire. »

Un compliment creux. Son ton était froid et dénué du moindre éloge. Elle ne me regardait même pas.

Ses yeux… Ils semblaient collés à ma main.

Celle qui agrippait l'épaule de Leon.

Elle a murmuré doucement :

« Peut-être que tu n'as pas changé, finalement. »

Son ton était chargé de déception.

« … »

Seulement, je n'avais aucune idée de ce dont elle parlait.

J'ai fait semblant de la comprendre, et son expression s'est faite douloureuse.

« Quand est-ce que tu vas arrêter… ? »

Elle n'arrivait pas du tout à soutenir mon regard.

La déception semblait trop lourde à porter pour elle.

Dans une situation pareille, je ne pouvais répondre qu'une chose :

« Arrêter quoi ?

— … Bien sûr. »

Elle a souri faiblement.

Comme si elle s'attendait à une telle réponse de ma part.

« Je t'ai attendu. Vraiment. Même quand tu as changé, je t'ai attendu. Je pensais que tu redeviendrais comme avant, mais… »

Elle s'est interrompue et a secoué la tête.

Doucement, d'une voix que j'entendais à peine, elle a marmonné : 'Ça n'en vaut pas la peine. Ça ne sert à rien.'

« … »

Je pensais qu'elle allait laisser tomber à partir de là, mais une fois de plus, ses yeux se sont posés sur ma main.

Puis sur Leon.

« Pourquoi tu le laisses te traiter comme ça ?

— … »

Leon restait silencieux. Il semblait mâcher ses mots, réfléchir à la manière de répondre.

Elle a parlé avant lui :

« Je sais que tu es loyal envers la famille, mais pourquoi te laisser traiter comme ça ? Tu vaux mieux que ç…

— Ce n'est pas ça. »

Leon l'a coupée au milieu de sa phrase.

Son expression s'est figée.

« Il ne me faisait rien.

— Ah. »

Elle a reculé d'un pas, l'air incrédule. Elle semblait encore plus déçue.

« … Tu me prends pour une idiote ? J'ai tout vu. »

Tout vu ?

Je n'ai pas pu m'empêcher d'intervenir.

« Qu'est-ce que tu as vu ? »

J'avais du mal à comprendre où elle voulait en venir.

« Sérieusement… ? »

Son expression était méprisante.

« C'était évident, ce que tu essayais de faire. Combien de fois tu crois que j'ai vu la même scène, avant ? Tu te servais de lui comme cobaye, comme d'habitude. »

Cobaye ?

J'ai regardé Leon, qui m'a rendu mon regard. Son expression ne disait pas grand-chose, mais son léger hochement de tête m'a appris tout ce que j'avais besoin de savoir.

Ah.

C'est donc comme ça.

J'étais sur le point de parler quand, tout à coup, Leon a pris la parole.

« … Ce n'est pas le cas, cette fois. »

Les yeux d'Evelyn se sont écarquillés.

« Tu le défends encore ? Même après…

— Il m'a raconté une blague. »

Hein ?

Evelyn et moi avons été pris de court.

Une blague ?

J'ai regardé Leon, qui m'a rendu mon regard. Qu'est-ce qu'il raconte, celui-là ?

Son expression semblait indifférente, mais ses yeux semblaient dire : 'Suis le mouvement.'

Suivre le mouvement… ?

« … Une blague ? »

J'ai senti le regard d'Evelyn sur moi. Elle me fixait avec un visage empreint d'une profonde déception.

Je ne comprenais pas pourquoi elle me regardait ainsi, mais j'ai senti que je devais jouer le jeu.

Alors :

« Ouais, c'est vrai. »

J'ai suivi le mouvement.

« … »

Ça n'a provoqué que son silence. Un silence qu'elle a rompu peu après.

« … Je t'ai l'air si facile à duper ? »

J'ai senti ma peau se hérisser d'un coup. Si avant elle me regardait avec déception, elle me regardait maintenant avec mépris.

« Je te pose sérieusement la question. Je suis une blague, pour toi ?

— … Non.

— Hah. »

La détresse a envahi son visage.

Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai senti qu'il fallait que je fasse quelque chose.

Alors je l'ai fait :

« Pourquoi on ne joue pas au poker dans la jungle ? »

Evelyn semblait sur le point de dire quelque chose quand sa bouche s'est refermée.

« … »

J'en ai profité pour lâcher :

« Parce qu'il y a trop de faux jetons. »

Le regret est venu vite.

« … »

Mon visage me brûlait, mais je l'ai empêché de changer. Vu de l'extérieur, c'était comme si j'avais dit une banalité.

Mais.

Evelyn ne semblait pas voir les choses de la même façon. Après un bref silence, elle a réussi à se forcer à sourire faiblement.

« … Je suppose que tu me prends vraiment pour une blague. »

Elle s'est tournée vers Leon et a incliné la tête. Puis, sans se retourner, elle est partie.

Son dos m'a paru bien frêle quand je l'ai regardé.

***

Au début, ils étaient lents.

Tac, tac.

Le bruit de ses pas, ses talons qui claquaient sur le sol de marbre.

Tac, tac, tac.

Mais ils se sont vite pressés.

Elle gardait la tête baissée tout du long. Elle voyait son expression dans le sol poli du hall du campus.

« Hah… »

La brûlure dans sa poitrine ne semblait pas s'apaiser, si loin qu'elle marche. Sa vue se brouillait et ses lèvres la piquaient.

« S-salaud. »

Ses pieds ont fini par s'arrêter.

Quelqu'un se tenait devant elle.

« … Ça va ? »

C'était sa chevalière, Natasha. Grande et droite, elle se distinguait des autres par ses cheveux platine et ses yeux cristallins. Les nobles bénéficiaient d'un privilège particulier en entrant à l'institut : ils avaient le droit d'amener un serviteur personnel.

Dans le cas d'Evelyn, elle avait pu amener Natasha. C'était une précaution que prenaient les maisons nobles, vu l'importance politique de chaque enfant au sein de sa maison.

La famille Verlice était l'une des cinq familles de vicomtes de l'Empire. Elle avait naturellement les moyens de lui fournir un puissant chevalier comme escorte.

« C'était lui ? »

Et en tant que chevalière, elle était naturellement au courant de sa situation.

« … »

Le silence d'Evelyn en disait long.

La main de Natasha s'est crispée sur son épée.

« C'était donc ça… »

Julien Dacre Evenus.

Un nom qui lui brûlait le bout de la langue.

Sa relation avec Evelyn était difficile à décrire. À une époque, ils avaient été proches. Presque inséparables.

Mais les choses avaient changé à partir d'un certain moment.

Sa personnalité avait changé, et sa soif de pouvoir avait commencé à se montrer. Il avait changé, et sa chute avait commencé à affecter Evelyn, qui ne pouvait que regarder sans rien faire.

Tout s'était terminé quand elle avait coupé les ponts avec lui.

C'était il y a cinq ans.

« … Tu sais, je pensais qu'il avait peut-être changé. »

Evelyn a laissé échapper un rire forcé.

« J'étais naïve, hein… ? Au final, c'est toujours comme ça… H-hah. »

Sa poitrine tremblait.

Ses lèvres aussi.

« Une déception après l'autre. »

Elle se mordait les lèvres.

« … Au final, il s'est moqué de moi. »

Elle a levé les yeux vers Natasha. Contrairement à tout à l'heure, son regard semblait un peu plus clair, mais encore légèrement embué.

La main de Natasha s'est crispée sur son épée.

Ce salaud…

« Tu sais ce qu'il m'a dit ? »

Natasha a secoué la tête.

« … Pourquoi on ne joue pas au poker dans la jungle ?

— Pardon ? »

Natasha a cligné des yeux, incapable de comprendre ce qui se passait. Du poker ? La jungle… ?

Mais Evelyn a poursuivi.

« Parce qu'il y a trop de faux jetons.

— … »

Les épaules d'Evelyn ont tremblé tandis qu'elle baissait la tête. L'expression de Natasha a changé d'un coup.

« Jeune demoiselle… ? »

Craignant le pire, elle s'est approchée d'elle.

« Est-ce que vous al… »

Mais elle s'est arrêtée à mi-chemin.

Parce que :

« Uht. »

Uht… ?

« Jeune demoiselle… ? »

La main sur la bouche, Evelyn a laissé échapper un son étranglé. Natasha a été prise de court. Qu'est-ce qui se passe… ? Et avant qu'elle ait pu faire quoi que ce soit, les épaules d'Evelyn ont tremblé encore plus fort.

« Jeune… ?

— … Kaht. »

Kaht… ?

Un autre son est sorti de sa bouche.

Natasha a senti son estomac se nouer.

« Qu'est-ce que… »

Elle a tendu la main vers elle quand…

« Pfff… ! »

Les joues d'Evelyn se sont dégonflées et un rire s'est échappé de ses lèvres.

« Hé-hé-hé. »

Même son rire semblait forcé. Elle a levé les yeux vers Natasha, les larmes roulant sur ses joues.

« Je ne com-prends même pas ce qui m'arrive… »

Une douleur aiguë lui a transpercé la poitrine tandis qu'elle continuait de rire.

Sa main s'est portée à sa chemise et l'a serrée.

« P-pourquoi je suis comme ça… ? Hé-hé… La blague est nulle, alors pourquoi… »

Elle a regardé Natasha, impuissante. Les larmes continuaient de couler, et la douleur dans sa poitrine s'intensifiait.

« Hé… Hé-hé, pourquoi je n'arrive pas à m'arrêter de rire… ? »

Fin du chapitre 10
Fiche de l'œuvre

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