La dopamine.
Un neurotransmetteur excitateur.
On l'appelle aussi l'hormone du bonheur.
Je suis accro à la dopamine.
Ma première dose, je l'ai trouvée dans les passions de fan.
Idoles, groupes de rock, Premier League, Les Trois Royaumes…
Quand le fanatisme n'a plus suffi à me donner ma dose, je me suis tourné vers le sport.
Et quand même les sports extrêmes, les arts martiaux, le parkour, ont cessé de faire effet…
je suis passé aux jeux en ligne, là où les contraintes du réel n'existaient pas.
Pour être honnête, le jeu vidéo, c'était la seule chose que j'avais voulu éviter…
Les jeux étaient peut-être le moyen le plus facile d'obtenir de la dopamine, d'accord.
Mais ils me rappelaient ma mère, celle que je ne pouvais même plus joindre, alors je m'étais volontairement tenu à l'écart.
Seulement, on dit qu'un vice pris sur le tard est le plus dur à perdre.
À force de courir après des jeux toujours plus difficiles, toujours plus brutaux, toujours plus stimulants, j'ai fini par écumer tous les titres apocalyptiques existants.
Parmi eux, celui qui a nourri mon addiction le plus longtemps s'appelait <Apocalypse : Zone Sûre>.
La raison pour laquelle j'ai pu m'amuser si longtemps sur <Apocalypse : Zone Sûre> n'avait rien de compliqué.
D'abord, laissez-moi vous expliquer le contexte.
Une météorite tombée sur Terre dans un passé lointain avait déclenché une ère glaciaire et anéanti la majeure partie de l'humanité.
Le temps avait passé et, à l'arrivée d'une période interglaciaire, les survivants avaient bâti leurs propres « Zones Sûres » pour s'y installer.
Neuf Zones Sûres au total, chacune avec son nom : Bonbon, Cola, Cigarette, Bière, Poulet, Cocaïne, Couteau, Amour et Licorne.
Les joueurs pouvaient choisir leur zone de départ parmi les huit, Couteau exceptée.
Une fois leur choix fait, ils s'éveillaient dans le corps d'un enfant de dix ans de cette zone.
Éveillé par une révélation annonçant la Seconde Apocalypse, le joueur devait alors se préparer à l'anéantissement.
Cette période était absolument cruciale.
Parce que le jour où le joueur fêtait ses vingt ans dans la zone choisie…
… la Seconde Apocalypse commençait.
Ce qu'on faisait avant qu'elle frappe ne regardait que soi, mais selon ses choix, on pouvait déclencher une Dead Ending avant même la fin du monde.
Voyez ça comme une période de préparation, une phase de croissance : la Phase 1 du jeu, si vous voulez.
Bref, si l'on survivait jusqu'à vingt ans et qu'on accueillait (avec succès ?) l'apocalypse, ce qui suivait était une guerre de survie totale contre les habitants des autres zones.
C'était là que le jeu brillait vraiment.
Un départ facile ne voulait pas dire qu'on était tranquille, et c'est là que ça devenait douloureusement évident.
Les personnages qui démarraient dans les zones plus difficiles avaient des statistiques écrasantes.
En plus de ça, les maniaques de la zone verrouillée « Couteau » étaient complètement déséquilibrés : dès qu'ils repéraient des survivants des zones faciles, ils les tuaient à vue.
Les seules zones plus difficiles que Couteau étaient Amour et Licorne, donc si l'on voulait partir d'une zone facile, il fallait d'abord se forger une puissance de combat.
Quoi qu'il en soit, <Apocalypse : Zone Sûre> était avant tout un jeu à la liberté absurde.
Et comme la difficulté et le contenu changeaient du tout au tout selon la zone de départ, j'avais réussi à m'en amuser très longtemps.
Mais tout ça s'arrêtait aujourd'hui.
J'avais vu la fin de chaque Zone Sûre.
Même celle de Couteau, la zone cachée.
[AccroÀLaDopamine] Guide de départ de la Zone Sûre cachée « Couteau »
Dès que j'eus publié mon dernier guide sur la communauté d'<Apocalypse : Zone Sûre>, les commentaires affluèrent.
GardienDuFoyer : Ce nid de psychopathes, c'était une zone de départ ?? Pas étonnant qu'elle soit marquée non sélectionnable avec quand même un niveau de difficulté.
GardienDuFoyer, fidèle à son mode de vie de chômeur, était toujours le plus rapide à commenter.
GardienDuFoyer : Mais les gens de cette zone tuent tout le monde à vue, enfants et femmes compris. On peut vraiment COMMENCER là-bas ?
└HôtesseDeSalon : Et si tu lisais le guide au lieu de poser des questions débiles, crétin
HôtesseDeSalon : ce type laissait toujours des commentaires truffés d'injures, que je supprimais à vue. Mais celui-là, pour une fois, je décidai de le laisser.
GardienDuFoyer : Putain ; je suis en train de le lire et c'est quoi ce délire ? Quel genre de guide commence par massacrer toute la population de la zone ?
Combien de commentaires ce type allait-il laisser à lui tout seul ?
SsabPossible : Faut tuer tout le monde dans la zone dès le départ, mais c'est MOINS dur qu'Amour et Licorne ???
└Safe8Zone : Le consensus scientifique, c'est que ces deux zones sont plus dures parce qu'il faut tenir un personnage
└GardienDuFoyer : SsabPossible n'a clairement jamais tenté les routes Amour ou Licorne
ShitBalrom : Mais comment t'as débloqué la zone cachée ?
└AccroÀLaDopamine : Simple. Il suffit de terminer les fins de départ des 8 autres zones.
└HôtesseDeSalon : Ouais, simple pour TOI peut-être, connard
└AccroÀLaDopamine : J'ai aussi publié les guides de départ des 8 autres zones, tu sais ?
└HôtesseDeSalon : Ces guides étaient vraiment faits pour être SUIVIS ?? T'es complètement taré ou quoi ;;
└AccroÀLaDopamine : Je te bloque.
Je bloquai HôtesseDeSalon, et les autres s'empressèrent aussitôt de me calmer.
GardienDuFoyer : OK, tes guides SONT durs, faut le reconnaître. Regarde celui-là. Tu commences à 10 ans et le guide dit de massacrer la population de la zone ?
Safe8Zone : Les guides d'AccroÀLaDopamine c'est juste pour le spectacle mdrrr
… Ça, à vrai dire, ça me fit l'effet d'un coup de poing dans le ventre.
J'avais publié mes guides avec assiduité parce que je voulais que plus de gens profitent d'<Apocalypse : Zone Sûre>.
Et eux, ils ne venaient que pour le spectacle ?
Mes guides sont vraiment si durs que ça ?
Devenir le successeur du seigneur de guerre qui dirige une zone, ou devenir l'idole de la zone… ça ne pouvait pas être si difficile, si ?
Alors que j'étais sur le point de sombrer dans une profonde réflexion, un dernier commentaire apparut.
TaejeongtaeseBeyonce : Merci de toujours publier d'aussi bons guides, hyung-nim !!
C'est vrai. Au moins, celui-là disait merci.
Il y avait donc des gens que mes guides aidaient.
Même si, à en juger par ce pseudo, ce type devait être plus vieux que moi, et pourtant il m'appelait hyung-nim à chaque fois.
Bref.
Plus aucun contenu à savourer…
… c'était mon adieu à <Apocalypse : Zone Sûre>.
« Et maintenant, je fais quoi… »
Mon taux de dopamine dégringolait déjà.
Il fallait que je trouve quelque chose de neuf. Un stimulus nouveau.
Mais d'abord, manger un morceau.
J'avais été tellement absorbé par le jeu que j'avais l'impression de ne pas avoir fait un vrai repas depuis une éternité.
Je sortis chercher de quoi manger en vitesse, et…
Devant mon immeuble se trouvait une supérette qui n'était pas là avant.
J'aurais juré qu'il n'y avait pas de supérette ici encore récemment…
J'avais vraiment joué aussi longtemps ?
Enfin, du nouveau, c'est du nouveau.
Un nouveau passe-temps, un nouveau jeu : tout ce qui était inédit produisait de la dopamine.
J'entrai, comme attiré par une force invisible, et…
… la nouvelle supérette ne ressemblait à aucune de celles que j'avais vues.
… C'est quoi ce bordel ?
La première chose que je remarquai en entrant fut un présentoir de bonbons.
Contrairement aux autres magasins qui proposaient toutes sortes de variétés, celui-ci croulait sous des boules de gomme géantes et grossières, et rien d'autre.
À côté se dressait un frigo à boissons, rempli à ras bord de bouteilles de cola en verre sans étiquette.
Je n'avais jamais vu un frigo planté en plein milieu d'un magasin au lieu d'être contre le mur.
Après le frigo à cola : un présentoir chargé de cigarettes. Un réfrigérateur à bière. Des boîtes de poulet frit. De la farine répartie dans des sachets en plastique transparent. Un rayon couteaux. Des préservatifs…
Je restai là, à fixer d'un air absent le dernier présentoir, une montagne de licornes en peluche, avant que le déclic se fasse.
Ce sont… ce sont les Zones Sûres.
Une sorte de boutique en collaboration avec Apocalypse : Zone Sûre ?
Non. Réfléchissons rationnellement.
Apocalypse : Zone Sûre était loin d'être assez populaire pour une collaboration de marque.
Le plus probable, c'était que le gérant soit un fondu d'Apocalypse qui avait passé ses commandes selon son obsession.
Quand même, tenter de faire tourner un commerce avec seulement neuf produits ? Concept audacieux, je le lui accorde.
Mais en tant que fan du jeu, je ne pus m'empêcher d'avoir un peu de peine pour lui, alors je pris quelques photos de l'intérieur et les publiai sur la communauté.
L'endroit avait l'air neuf. Si le bouche-à-oreille se faisait parmi les fans du jeu, ça l'aiderait peut-être un peu.
[AccroÀLaDopamine] Une supérette qui a l'air d'avoir été ouverte par un accro de Zone Sûre
GardienDuFoyer : C'est quoi cet endroit ? C'est où ? MP-moi
GardienDuFoyer se matérialisa instantanément pour demander l'adresse. J'envoyai en MP celle de l'immeuble voisin, puis je pris un cola dans le frigo et me dirigeai vers la caisse.
Revoir un cola en bouteille de verre après tant de temps m'avait donné une envie de bulles dès l'instant où j'avais repéré le frigo.
Quand j'approchai de la caisse avec le cola, l'employé sourit légèrement et demanda :
« Ce sera le cola ? »
« Hein ? Ah, oui. »
« Excellent choix. »
… C'était une pique ? Du genre : tu prends toutes ces photos du magasin et tu n'achètes qu'un seul cola ?
Pourtant, le sourire sur les lèvres de l'employé n'avait pas l'air forcé.
« Tenez, approchez-vous. »
L'employé souleva un lecteur de codes-barres qui paraissait étrangement lourd et, quand je m'avançai avec le cola, un frisson d'inquiétude me parcourut. J'ouvris la bouche.
« Euh, ce cola n'a pas de code-bar… »
L'instant d'après.
CRAC !
Le lecteur de codes-barres s'abattit sur mon crâne, et tout devint noir.
***
Boum. Boum. Boum.
Une secousse qui faisait trembler le sol me tira du sommeil. Je me redressai d'un bond.
Boum. Boum. Boum.
C'était le bruit de dizaines de soldats avançant au pas, à l'unisson.
Bouche bée, je regardai des rangs de soldats défiler en formation serrée à côté de moi.
Une scène terriblement familière, démentie par une sensation qui, elle, ne l'était pas du tout.
Je me palpai frénétiquement et compris presque aussitôt que mes mains et mes pieds avaient rétréci.
Oui. Comme ceux d'un enfant de dix ans.
« … C'est pas possible. »
Pas possible. C'est impossible.
Refusant la réalité, j'examinai les vêtements que je portais, et plus précisément l'insigne cousu sur la poitrine.
Une veste qui ressemblait à un uniforme militaire d'adulte grossièrement recoupé à la taille d'un enfant. Et, sur la poitrine : deux bouteilles de cola croisées en X.
Le symbole du seigneur de guerre qui régnait sur Cola, l'une des neuf Zones Sûres d'<Apocalypse : Zone Sûre>.
« Oh, vous vous foutez de moi. »
Un froid à mordre les os. Un air si épais qu'on s'y étouffait.
Le martèlement rythmé des soldats qui poursuivaient leur marche au loin.
Ce n'était pas un rêve. Pas une hallucination. Chaque sensation était trop réelle.
On aurait dit que j'avais vraiment été aspiré dans <Apocalypse : Zone Sûre>…
« C'EST QUOI CE BORDEL ?! »
Un cri soudain, bourré de jurons, venu d'en bas me fit sursauter. Je baissai les yeux.
Sous la caisse en bois sur laquelle j'étais assis, un autre gamin, qui ne pouvait pas avoir plus de dix ans, s'arrachait les cheveux en hurlant.
« Me dites pas… me dites PAS que je me suis fait aspirer dans ce jeu de merde, cette poubelle en feu de Zone Sûre ?! Putain, PUTAIN, c'est des CONNERIES ! »
… Apparemment.
Je n'étais pas le seul à avoir été entraîné dans ce jeu.
