La prétendue ville n'était en réalité qu'un petit bourg bâti à la lisière de la forêt sombre, qui vivait des ressources de la forêt. À en juger par les lumières que Violet avait aperçues d'en haut en arrivant, il devait compter un millier d'habitants environ.
Le soleil s'était couché depuis deux heures à peu près, ce qui correspondait à vingt heures, heure terrestre. Lester et les autres firent passer Violet sans difficulté devant les gardes du bourg, puis suivirent une rue pavée jusqu'à une maison de pierre où pendait une enseigne de bois, sa porte d'entrée entrouverte.
Cet endroit, le plus éclairé de tout le bourg quand Violet l'avait observé d'en haut, devait être une sorte de taverne de nuit, à en juger par la légère odeur d'alcool et le vacarme qui s'en échappaient.
Lester adressa un signe de tête à la jeune fille aux cheveux noirs et à sa compagne, puis poussa la porte, suivi de ses coéquipiers. Après un instant de réflexion, Violet leur emboîta le pas.
C'était animé, ou plutôt aussi bruyant qu'un marché.
Les rires, le choc des gobelets de bois, les rugissements de dépit pour on ne savait quoi, les coups de poing sur les tables et les conversations se mêlaient comme les notes d'une musique enfiévrée et se déversaient dans les oreilles de Violet. On aurait dit que l'intérieur et l'extérieur de la taverne étaient deux mondes différents.
« ... »
L'arrivée de Lester et de son groupe sembla jeter un bref sort de silence sur la taverne. Surtout quand Leon, qui marchait derrière Lester, posa sur le comptoir deux crocs acérés, une rangée de griffes et une pierre ronde enveloppée d'un tissu noir, qu'il avait arrachés de la gueule du Tigre de la Nuit Noire : Violet sentit nettement l'atmosphère changer.
Au bout d'un moment, le brouhaha reprit, mais nettement plus feutré. Beaucoup jetaient vers Lester et ses compagnons des regards mêlés de respect et de gratitude : leur mission de chasse au gros tigre n'était visiblement un secret pour personne dans ce bourg.
La patronne de la taverne semblait être une jeune femme d'une vingtaine d'années, à l'allure douce et avenante. Elle portait une simple robe paysanne de toile grossière, ses longs cheveux bruns noués en chignon sur la nuque. Sans être d'une beauté frappante, elle avait une mine nette et soignée tout à fait charmante.
« Ça, c'est... Seigneur Lester, vous avez réussi si vite ? Vous ne deviez pas seulement repérer les déplacements de la bête aujourd'hui ? »
De ses mains un peu rêches, la jeune patronne essuya le sang des crocs et des griffes. Elle défit aussi le tissu noir et sortit de sous le comptoir une sorte de petit instrument pour examiner la pierre noire qu'il contenait. Puis elle leva les yeux et adressa un signe de tête à Lester et à son groupe, avec un sourire où la gratitude se mêlait à l'incrédulité.
« Ça a l'air d'être bien ça. Vous méritez vraiment votre titre d'aventuriers de la cité de Sil. Vous avez vaincu en un rien de temps la bête qui terrorisait notre bourg. Nous vous sommes infiniment reconnaissants ! Ah, au fait... voici votre lettre de mission. Je vais y apposer le sceau... »
« Eh bien... c'était prévu, mais nous avons eu pas mal de complications imprévues... Maintenant que la mission est terminée, mademoiselle Lily, pourriez-vous nous donner une salle à part ? Nous avons des choses à discuter. »
Lester eut un sourire contraint en glissant dans sa poche le parchemin en peau de mouton, désormais revêtu d'une marque spéciale. Il jeta un coup d'œil discret à Violet et à sa compagne et, ne voyant aucune objection de leur part, n'en dit pas plus. Il se contenta de désigner du doigt la foule bruyante de la taverne, et le sens de son geste était clair.
« Oh, bien sûr ! La taverne a beau être bondée ce soir, je vous ai gardé la salle tout ce temps. Voici la clé, tenez ! »
« Merci. »
Après avoir remballé le butin prélevé sur le corps du Tigre de la Nuit Noire, Lester prit la petite clé de fer des mains de mademoiselle Lily et conduisit Violet et les autres à l'étage. Sans doute parce qu'il était bien connu ici, personne n'osa chercher d'ennuis, malgré l'attention qu'attiraient Violet et Xiao Guang, deux belles inconnues : on devait ménager Lester.
Une fois entrés dans la pièce la plus reculée de l'étage, Lester et son groupe ne défirent pas leurs affaires. L'homme plus âgé, avisé, envoya les autres membres de son équipe manger un morceau en bas. Ce n'est que lorsqu'il ne resta plus que lui et les deux jeunes filles qu'il verrouilla la porte et s'assit face à Violet.
« Ici, ça devrait aller. La Sainte... euh, je veux dire, mademoiselle Violet, et cette jeune dame. »
Tout en parlant, Lester jeta un regard discret à la jeune fille blonde qui se tenait derrière Violet, telle une servante. Puis il se frappa le front, comme s'il venait soudain de comprendre quelque chose.
« Oh ! Si c'est gênant, n'y faites pas attention. C'était une remarque en passant. Bon, vous avez sûrement toutes les deux des questions à me poser, n'est-ce pas ? »
Violet eut l'impression qu'il la prenait toujours pour cette « Sainte » ou autre. Enfin, elle n'avait pas le courage de rectifier sans cesse, puisque Lester tenait visiblement à garder le secret. Il avait sur le visage une expression qui disait « Je garderai votre secret, c'est promis ! ». Elle aurait beau s'expliquer, il y verrait sans doute une dérobade.
Coinçant derrière son oreille une mèche qui lui était tombée devant le visage, Violet hocha la tête. « Bon, d'accord, monsieur Lester. Tout d'abord, j'aimerais comprendre... »
Lester trouvait bien étrange que ces deux-là, qui semblaient être la Rédemptrice et sa gardienne, l'interrogent sur ce que tout le monde savait sur ce continent, mais il tint parole et leur livra tout ce qu'il savait.
Pour commencer, ce continent n'avait pas de nom officiel, et beaucoup de gens, Lester compris, n'avaient aucune notion de ce qu'étaient une « planète », des « terres émergées » ou un « océan ».
D'après lui, cette vaste région s'étendait à l'infini. Autour du Royaume-Uni des Humains, où ils se trouvaient, il existait dans toutes les directions une douzaine de pays de tailles diverses, dont l'Empire Sacré, le Domaine du Royaume des Hommes-Bêtes, le Royaume du Ciel d'Azur et l'Empire d'Austre, entre autres.
Si les estimations de Lester étaient justes, traverser la région en calèche du point le plus au sud au point le plus au nord, puis du point le plus à l'est au point le plus à l'ouest, prendrait à peu près autant de temps que de faire le tour de cinq ou six continents grands comme l'Eurasie sur Terre. C'était déjà une étendue immense.
Quant à savoir pourquoi il parlait d'une « région habitée »...
Selon Lester, des aventuriers avaient franchi les frontières des pays situés au sud-ouest, au nord-ouest et au nord-est pour explorer le bout du monde. Mais ils avaient beau marcher, ils ne trouvaient qu'une terre désolée et sans vie, sans eau ni nourriture, où l'on ne percevait même pas la présence d'un être vivant. Il ne restait que l'alternance immuable du jour et de la nuit et le hurlement du vent.
Les plus sages avaient vite rebroussé chemin, mais les obstinés qui s'entêtaient à avancer avaient fini par disparaître à jamais dans ces terres désolées lointaines.
C'est pourquoi la plupart des gens de ce monde s'accordaient à dire que « la terre n'a pas de fin », et que les contrées lointaines n'étaient faites que de silence éternel et de mort.
Au passage, il y avait bien un océan à l'est du continent, mais comme personne n'avait pu atteindre le bout des terres dans les trois autres directions, les habitants de ce monde ne pouvaient pas concevoir que leur continent n'était au fond qu'une île isolée entourée d'une mer sans limites. Ils croyaient en un modèle géocentrique du monde.
