« Nous autres, la race des dragons, avons un roi pour chaque espèce, et au sommet de tous régnait grand-père, le Dragon Ancestral. Or celui-ci s'est retiré après son combat contre vous, sire Takumi, et c'est mon père, le roi des dragons noirs, qui a pris sa suite. »
Chloé s'était lancée dans son récit, la mine grave, mais j'avais décidé de l'ignorer, en gros.
Ça ne me concerne pas.
Les histoires de la race des dragons ne me concernent absolument pas.
« Cependant, mon père a déclaré qu'il voulait céder ce trône à vous, sire Takumi, qui avez surpassé par une force écrasante grand-père, le Dragon Ancestral, pourtant bien plus fort que lui. »
Je fis réchauffer sur le feu de camp les restes de soupe de rabi de la veille et y ajoutai du riz. Quand le tout se mit à frémir, j'y cassai deux œufs de kekko, tous les deux en même temps, d'une seule main. Je mélangeai d'un geste vif et léger, puis saupoudrai d'une pincée de sel.
Celle qui déglutit bruyamment, ce fut Leia, assise à côté de moi.
« Comme on pouvait s'y attendre de vous, monsieur Takumi. Le moment où vous ajoutez les œufs, la dose de sel : c'est le domaine des dieux. Je n'en peux plus, je ne vais pas tenir. »
« Pas encore. Encore un peu. Il faut attendre encore un peu que les œufs soient mollets. »
Oui, le moment parfait pour couper le feu.
« Au début, moi aussi, je me suis opposée à mon père. Je lui ai demandé ce qui lui prenait de vouloir céder le trône à un humain qu'il n'avait jamais vu. C'est pour éprouver votre véritable valeur que je suis venue vous trouver, sire Takumi... Dites, vous m'écoutez ? »
« Je n'écoute pas. Ce n'est vraiment pas le moment, lézard noir. »
« J'ai écouté jusqu'au passage où tu es venue me faire un rapport. »
« Vous avez rien écouté du tout, quoi ! »
Chloé s'effondra, au bord des larmes.
C'est moi qui ai envie de pleurer.
Je vivais tranquillement, et me voilà tout à coup roi de la race des dragons : ce n'est rien d'autre qu'un cauchemar.
« Oh, c'est prêt. Assez parlé, on prend le petit-déjeuner. »
Un gargouillement retentit du côté du ventre de Leia.
Je servis la bouillie de riz dans des bols et les tendis à toutes les deux.
Leia, comme si elle ne pouvait plus attendre, se mit à engloutir sa bouillie à toute vitesse.
« M-monsieur Takumi, ch'est délichieux. L'œuf fond dans la bouche, et ch'est, ch'est juste, ch'est irréjichtible. »
J'espérais que, le temps du repas, la conversation s'arrêterait là, mais contrairement à la veille, Chloé ne toucha pas à sa bouillie.
« ... Chez nous, la race des dragons, la coutume veut que l'on se soumette au plus fort. En vous, sire Takumi, qui possédez une force capable d'écraser grand-père et qui, pourtant, au lieu de l'exhiber, vivez humblement et modestement, j'ai vu l'avenir de la race des dragons. »
Non, ça, c'est un avenir désespéré.
« Je vous en prie, je vous en prie, devenez le roi de notre race des dragons et guidez-nous ! »
Impossible. Je ne veux pas. Désolé.
Je ne trouvais pas de bonne manière de refuser et je me creusais la tête quand Leia, qui avait fini son premier bol de bouillie, prit la parole à ma place.
« Allons, calme-toi, lézard noir. Monsieur Takumi n'a jamais dit qu'il ne deviendrait pas roi. »
Si, je l'ai dit.
Toute la scène a été coupée au montage, mais j'ai crié que je ne deviendrais pas roi.
« C'est vrai ? Il accepte de le devenir ? »
« Ne te précipite pas. Le moment n'est pas encore venu, voilà ce qu'il veut dire. »
Hein ? Pas encore venu ?
« Ce moment, c'est quand ? Quand donc viendra-t-il ? »
« Cela va de soi. Quand il aura conquis non seulement la race des dragons, mais toutes les races de ce monde sans exception, et qu'on lui aura préparé le trône du roi absolu. Monsieur Takumi ne saurait se contenter d'une chose aussi insignifiante que le trône de la race des dragons ! »
« Oui. Tu as bien comp... Non, t'as rien compris du tout ! »
O-ouf, c'était moins une.
J'ai failli le dire par habitude.
« Hein ? Ce n'est pas ça ? »
« Ce n'est pas ça. Je n'ai pas l'intention de bouger d'ici, et le trône du roi absolu ne m'intéresse pas non plus. »
C'est vrai. Il y a dix ans, quand on m'avait chassé de mon groupe et que j'avais pris ma retraite d'aventurier, ma décision était prise depuis le début.
Me débarrasser de toutes mes attaches et vivre seul.
« Chloé, désolé, mais je n'ai pas l'intention de devenir roi. Ici, j'ai tout ce que je veux. Tout ce dont un homme a besoin pour vivre, cette montagne me le donne. »
Encore qu'une partie, une grosse quantité de patates, ayant été gaspillée pour rien, cet hiver s'annonçait très mal.
« Goûte. Pour combler une vie, il suffit du soleil, de la terre et de quoi manger. »
Chloé porta enfin la bouillie à ses lèvres.
« Haaa ! Quelque chose de chaud m'enveloppe tout le corps ! »
« Ah, n'est-ce pas ? Tu as enfin compris, lézard noir. »
Leia, qui parlait tout à l'heure du trône du monde, hochait la tête d'un air triomphant, allez savoir pourquoi.
« C'est vrai, pour vous, sire Takumi, une chose comme le trône de la race des dragons n'est que superflue. Mais nous vous avons déjà choisi pour maître. Je ne vous demande pas de nous guider. Mais ne pourriez-vous pas, au moins, garder dans un coin de votre cœur que la race des dragons se tient sous vos ordres ? »
« D-d'accord. Je vais y réfléchir. »
J'étais déjà acculé dans une situation où il m'était impossible de refuser. Après les disciples, voilà que je me retrouvais avec une armée de dragons sur les bras. Comment est-ce que j'en étais arrivé là ?
« Au fait, Leia, Chloé, comment avez-vous su que j'habitais ici ? Je n'en ai parlé à personne. »
C'est vrai. Toute cette histoire avait commencé quand Leia et Chloé étaient venues me rendre visite. En dix ans, personne n'était jamais venu me voir. Pourquoi avait-on découvert cet endroit ? Voilà le vrai problème.
« Moi, c'est maître Alice qui me l'a dit. À force d'entraînement, maître Alice est parvenue à voir une image nette de l'endroit où vous êtes et de ce que vous faites, rien qu'en fermant les yeux et en pensant à vous, monsieur Takumi. »
Ça fait peur !
C'est quoi, ce truc ? C'est un film d'horreur !
C'est une harceleuse au stade d'évolution ultime !
Je ne trouvais même plus quoi répondre.
« E-et toi, Chloé ? Comment es-tu arrivée ici ? »
« Ah, moi, j'ai demandé dans un endroit appelé guilde des aventuriers. Où se trouvait sire Takumi, numéro un du classement. »
« Hein ? La guilde savait où j'étais ? »
« Non. Ils ont eu l'insolence de me répondre que, même s'ils le savaient, ils ne pourraient pas me le dire. »
Tant mieux. Si on rendait ça public dans un endroit pareil, des tas de types bizarres risquaient de débarquer.
« Mais par hasard, il y avait à cette guilde quelqu'un qui, comme moi, vous cherchait, sire Takumi. »
Mon cœur fit un bond.
Quelqu'un de la guilde qui me cherchait.
'Où que tu ailles, je te retrouverai, c'est certain !'
Le souvenir de mon passé, celui du jour où l'on m'avait chassé du groupe, celui que je ne voulais pas me rappeler, me revint en mémoire.
« Cette personne avait un objet qui vous appartenait, sire Takumi. Je me le suis fait céder et j'ai suivi son odeur jusqu'ici. »
Dans un tintement de clochette, je regardai l'objet que Chloé avait sorti.
Aucun doute possible.
C'était la clochette magique qu'elle m'avait accrochée.
« Chloé ! Prends ça et rentre tout de suite ! Va jeter cette clochette quelque part, loin d'ici ! »
« Hein ? Qu'est-ce qui vous prend tout à coup... ! La clochette ! »
De la clochette que tenait Chloé jaillit une lumière.
Trop tard. J'aurais dû réagir bien plus tôt.
Un sort de téléportation.
La personne par qui je voulais le moins être retrouvé avait découvert cet endroit. Exactement comme il y a dix ans, sans avoir changé le moins du monde, elle arriva.
Une ancienne membre du groupe qui m'avait chassé.
Magicienne elfe au corps immortel et à jamais jeune, ancienne numéro un du classement de la guilde.
La Grande Sage Nurhachi était arrivée.
