Aéroport de Manchester, Angleterre
Brrrrr !
Hugo fronça les sourcils quand son téléphone sonna encore. L'appareil ne cessait de s'égosiller, comme s'il harcelait son propriétaire pour qu'il décroche. Mais Hugo ne décrochait pas ; à la place, une veine saillait sur son front. Pour ne rien arranger, son téléphone personnel se mit à sonner lui aussi.
'Ça suffit. C'est le soixantième appel !'
Vingt ans plus tôt, le meilleur ami de cet homme le traitait de charlatan, de diseur de bonne aventure. Il était l'un des douze Saints du Zodiaque, celui qui occupait le neuvième siège : <l'Archer> du Sagittaire.
La tension de Hugo Otis était si haute qu'il avait l'impression de devoir filer à l'hôpital. Le coupable : le déluge d'appels qui s'abattait sur lui depuis le matin. Au début, quand son téléphone s'était mis à exploser, il avait cru à une urgence, mais…
'Ce ne sont que des journalistes.'
Quand les journalistes lui avaient soudain demandé ce qu'il pensait de Lee Gun, il s'était demandé s'ils avaient fini par perdre la tête. C'était le prix fort à payer pour avoir été l'ami intime de Lee Gun. Il avait fallu qu'il menace de porter plainte et de les traîner en justice pour qu'ils se calment enfin. Mais le silence n'avait pas duré.
'Ça ne fait qu'une heure, bande d'enfoirés.'
Les journalistes appelaient même le numéro que seuls ses proches connaissaient. Évidemment, ce n'était pas parce qu'il le gardait secret que ces enfoirés ne pouvaient pas le dénicher. D'ailleurs, peu de temps auparavant, un journaliste l'avait déjà importuné sur sa ligne personnelle. Sans surprise, le téléphone sonna de nouveau.
Brrrr !
Un numéro inconnu l'appelait sans relâche depuis une demi-heure. Hugo hésitait à décrocher, mais il remarqua que le numéro commençait par 1541. Un appel en PCV depuis la Corée.
'Ces enfoirés veulent même que je paie la communication, maintenant ?'
Les journalistes semblaient prêts à tout. Hugo regarda son téléphone comme on regarde un moustique au petit matin. L'exaspérant appareil cessa de vibrer, mais un autre appel arriva aussitôt.
« Bon sang ! » Otis bloqua le numéro. Il alla jusqu'à éteindre son téléphone. Après tout, il n'avait aucune raison de répondre à un numéro inconnu, surtout sur son téléphone privé. Et puis il savait de quoi il retournait, ce qui lui ôtait d'autant plus l'envie de décrocher.
'Jamais je n'aurais cru voir une théorie du complot sur la survie de Lee Gun. Ridicule !' Il ne pouvait cacher son agacement d'entendre ce nom après tant d'années. Même l'appel de son gouvernement, en ce moment, portait sur la même chose.
– Tu m'écoutes, Hugo ?
« Je suis désolé, mais je vais devoir refuser la demande de rechercher notre treizième membre. »
– Hugo !
Cette fois, son interlocuteur était le Premier ministre australien. Comme prévu, l'appel concernait Lee Gun. Hugo en était furieux.
« Ne prononcez pas le nom d'un mort. Il a été déclaré mort il y a vingt ans », dit Hugo.
– Il était peut-être seulement endormi…
« Pourquoi dire ça maintenant ? » Hugo avait envie de lui lancer qu'il fallait un sacré culot pour se mettre enfin à chercher le héros aujourd'hui, mais il ravala ses mots. Autrefois, quand Hugo affirmait que Lee Gun était peut-être vivant, le Premier ministre n'avait même pas daigné l'écouter. « Ce n'est pas vous qui m'avez interdit de fouiller la tour à l'époque, sous prétexte que c'était trop dangereux ? »
– Non, c'était…
Soudain…
« Aaaaaaah ! »
Otis tourna vivement la tête vers le cri qui venait de jaillir de la foule. Il était si fort qu'il fit sursauter tout le monde : les hôtesses, les agents au guichet, les voyageurs qui attendaient leurs bagages. Le bruit venait de la salle d'attente. Le genre de clameur qu'on entend quand son équipe marque en finale de Coupe du monde.
– Capitulation ! L'Angleterre finit par capituler devant les monstres !
– Toute la confiance placée en Sir Oliver, le Saint de rang S de l'Europe, n'aura servi à rien ! Sa tentative de raid a échoué !
– C'est dingue ! Comme on pouvait s'y attendre, seul Lee Gun était capable d'un tel exploit !
Un écran de la salle d'attente diffusait les nouvelles de Londres.
– Comme on le craignait, la Zone Rouge était trop difficile à conquérir. Sir Oliver a passé un an à tenter de reprendre Londres, mais en vain.
– Pourtant, si je ne m'abuse, les monstres qui sortent actuellement de Londres sont ceux que Lee Gun avait éliminés il y a vingt-cinq ans. C'est bien cela ?
– Oui, c'est exact. Ces monstres sont apparus en Corée pendant la Coupe du monde 2002, organisée par la Corée et le Japon. À l'époque, Lee Gun s'en était débarrassé à lui seul. C'est pour cela que le Saint européen s'était lancé dans cette mission avec assurance, mais…
– Loin de conquérir quoi que ce soit, il a battu en retraite avant même de franchir l'entrée.
Les veines du cou des journalistes saillaient tandis qu'ils débitaient les nouvelles. Bien sûr, ces événements dataient de la veille. L'image changea aussitôt.
– Pourquoi, selon vous, le raid a-t-il échoué cette fois ?
– Ce n'était pas un échec. Juste une série de malchances qui se sont produites en même temps.
– Le héros d'Asie y est arrivé seul il y a vingt-cinq ans, il n'y a donc aucune raison que je n'y arrive pas.
– Comme vous le savez sans doute, Lee Gun était le plus faible des premiers éveillés.
Le Saint d'Europe avait du mal à cacher ses émotions à mesure que l'interview avançait.
– La preuve, c'est que Lee Gun n'a rien pu faire pendant que les douze Saints tuaient Red Eye.
Hugo, qu'on avait appelé pour réparer les dégâts en Angleterre, sentit ses sourcils tressaillir. Tout le monde répétait que le statut de héros de Lee Gun ne tenait qu'à sa mort, mais Hugo connaissait la vérité.
'C'était le plus fort des treize.' Hugo ne le pensait pas seulement parce qu'il était son ami. Il avait combattu à ses côtés et le savait mieux que quiconque. Sans Lee Gun, conquérir la Tour du Diable aurait été impossible. Cependant…
'Il n'a pas pu survivre seul là-dedans.' Bien sûr, Hugo n'avait pas assisté à la mort de Lee Gun, ni vu mourir Red Eye. À ce moment-là, il se trouvait hors de la tour. Les monstres convergeaient vers elle comme une meute de chiens, et sa mission était de les arrêter.
Les autres membres des Douze avaient témoigné que Lee Gun s'était sacrifié pour eux. Mais Hugo savait que c'étaient des conneries. 'Il détestait les Douze. Il recrachait sa nourriture dès que quelqu'un parlait d'eux pendant un repas.'
Ce goinfre qui jetait une cuisse de poulet en disant qu'il avait perdu l'appétit dès qu'on mentionnait les Douze ? Un sans-gêne qui, de surcroît, volait les cuisses de poulet de Hugo ?
Jamais Lee Gun ne serait mort de cette façon. C'est pourquoi Hugo avait passé plus d'une dizaine d'années à enquêter sur sa mort. Il était même entré dans la tour, contre l'avis de tous. Mais à peine y avait-il mis les pieds qu'il avait compris. Personne ne pouvait sortir seul de cet enfer. Il n'existait personne d'assez fou au monde pour y parvenir.
'En plus, il est tombé dans le pire des pièges.'
Hugo Otis avait abandonné tout espoir. Au bout de dix ans, même ses larmes s'étaient taries.
À cet instant.
– Hugo ! Tu sais ce qui se passe en ce moment ? Ils sont…
« Oui. Je sais déjà que le gouvernement coréen met des moyens considérables pour le retrouver. »
– !
Il sortit de l'aéroport et prit un taxi. À cause de la pollution, le ciel d'Angleterre s'était assombri. Hugo poursuivit : « En tout cas, ne faites pas de bêtise, je vous en prie. Ne cherchez pas quelqu'un qui est déjà mort. C'est une machination montée de toutes pièces. Si quelqu'un essaie de profiter du nom de mon ami, je… »
– Tu as tout compris de travers, mon ami !
Le Premier ministre semblait désespéré.
– On dit que ce téléphone a sonné, après vingt ans !
Le teint de Hugo Otis changea instantanément. « Quoi ? »
– Je parle de la ligne directe créée pour Lee Gun. Celle qui lui garantissait de pouvoir joindre son gouvernement même en cas de changement d'administration !
« ! » Hugo hurla aussitôt : « Arrêtez-vous ! »
Saisi par le cri, le chauffeur de taxi écrasa le frein. Il avait l'air abasourdi, mais Hugo s'en moquait. L'Archer demanda au Premier ministre : « Vous m'avez appelé sur mon téléphone personnel il y a environ cinq minutes ? »
– La dernière fois que je t'ai appelé sur ce numéro, tu m'as passé un savon. Tu ne t'en souviens pas ? C'est pour ça que je ne t'appelle jamais sur cette ligne.
'C'est dingue !' Hugo en était certain. Il semblait qu'ils aient manqué l'appel, mais seul Lee Gun connaissait le numéro de ce téléphone. 'Ce qui veut dire… L'appel en PCV… !'
Hugo s'écria précipitamment : « Faites demi-tour et retournez à l'aéroport ! Je dois prendre un avion pour la Corée tout de suite ! »
Le chauffeur resta interdit, tandis qu'au bout du fil, son interlocuteur paniquait.
– Attends un peu ! Comment ça, la Corée ? Tu n'es pas en Angleterre pour réparer les dégâts ? Tu ne peux pas partir comme ça.
« Qu'est-ce que j'en ai à faire ? Qu'est-ce que j'en ai à faire, de cette île ! Ils ont mis ce bazar eux-mêmes ! Ils prennent un Saint pour un larbin ? Hein ? » Hugo était pressé. Dès que le taxi s'arrêta, il courut vers l'aéroport. Tout en courant, il ralluma son téléphone personnel.
'C'est toi, Gun ?' Sa main se couvrit de sueur tandis que l'appareil s'allumait.
« ! » Hugo n'en crut pas ses yeux. Il avait reçu un nouveau message.
[Vous avez un message vocal. Appuyez sur la touche d'appel pour l'écouter.]
« … ! » Les mains tremblantes, Hugo écouta le message. Le premier mot qu'il entendit…
– Oh Taeksoo !
Ce seul mot lui fit écarquiller les yeux d'incrédulité. Mais cela ne dura qu'un instant.
– Je vais te trouver, et je vais te tuer.
Son visage se figea.
– Bonne chance.
À bien des égards, ses traits n'exprimaient plus que la peur.
***
« Oh Taeksoo, t'as bien grandi, dis donc. T'as du cran d'ignorer mon appel. » Lee Gun, qui venait de laisser le message, arborait un sourire radieux. L'adolescent en face de lui tremblait de peur. Tout avait commencé une demi-heure plus tôt, quand Lee Gun avait composé un numéro. Il souriait au début, mais son regard s'était durci quand, au bout de trente minutes, son correspondant n'avait toujours pas décroché. Et ce n'était pas seulement parce que son ami ne répondait pas.
'Pourquoi diable j'écrirais un testament pour léguer ma fortune aux Douze à ma mort ?'
Les autres, il s'en fichait, mais son ami, lui, aurait dû comprendre que ce testament clochait. Il en venait presque à soupçonner son ami de l'avoir trahi par cupidité.
Bien sûr, ce n'était pas pour ça qu'il était si furieux.
Pourquoi ?
– Un seul des douze Saints du Zodiaque a refusé la fortune de Lee Gun, c'est bien cela ?
– Oui, c'est exact. Il s'agit de Hugo Otis. C'est le seul à ne pas avoir reçu sa part de la fortune de Lee Gun.
– Il a déclaré ne pas être digne de recevoir la fortune de son ami, puisqu'il n'avait pas su le sauver. Une histoire touchante, qui ne faisait pourtant qu'enrager Lee Gun, le principal intéressé.
'Cet enfoiré aurait dû la prendre, point ! Il crache sur les terrains que j'avais à Séoul ? En vingt ans, ma maison a dû prendre quelques centaines de millions de wons !'
Il n'avait qu'à les tuer pour récupérer sa fortune, partie en héritage ! Bouillant de colère, Lee Gun affermit sa résolution.
'Je massacrerai tous les Saints que je trouverai.' Autrefois, il était fauché parce qu'il devait sans cesse payer les Douze pour qu'ils réparent son corps. Désormais, il n'avait plus aucune raison de prendre des gants avec eux. Dès que son argent serait de retour sur son compte, il mènerait une tout autre vie.
'Cela dit, ça va poser un petit problème.' En vérité, il avait déjà perdu une bonne partie de son argent, alors perdre sa fortune ne le dérangeait pas tant que ça. Le problème, pour l'instant, c'est qu'il n'avait ni toit où dormir ni de quoi vivre. Son pays lui avait bien offert une villa, mais…
<Des gens de tout le pays affluent au Sanctuaire de Lee Gun !>
Sa maison était devenue un sanctuaire où on lui rendait un culte ! Lee Gun n'en croyait pas ses yeux en lisant l'article. Il était reconnaissant qu'on le divinise après sa mort, mais…
'Ils font une cérémonie commémorative tous les ans ? C'est devenu un lieu saint où les gens viennent en pèlerinage ?' Pour la première fois, il comprit ce que voulait dire mourir de honte. Lee Gun aurait préféré le sort du héros américain congelé, qu'on avait exposé dans un musée.
'Qui a eu cette idée à la con ?' Rien qu'à la voir, il avait cru crever de honte. Voilà pourquoi il détestait les idées des ronds-de-cuir.
'Et puis on va me prendre pour un fou si j'affirme être Lee Gun.' Il adorait avoir retrouvé sa jeunesse, mais l'écart entre son apparence d'autrefois et celle d'aujourd'hui était trop grand. Bien sûr, il avait d'autres moyens de prouver son identité, mais…
« Waouh ! La presse du monde entier s'emballe. Même les tabloïds deviennent fous ! »
« Normal. On parle de Lee Gun, là. Et ce n'est rien. Ce sera un vrai cirque si quelqu'un retrouve un morceau de son armure. »
Si Lee Gun allait les voir sans réfléchir, cela ne profiterait qu'à ces journalistes sans scrupules. 'Ils m'en ont fait voir de toutes les couleurs.' C'était un homme qui avait jadis balancé une casserole de ramen bouillants sur des journalistes. Quel gâchis, pour le homard qu'il avait mis dedans.
Pour le moment, mieux valait laisser la presse raconter ce qu'elle voulait. Ce serait aussi plus facile de voir d'où soufflait le vent.
'De toute façon, vu ma situation, même les journalistes ne croiraient sans doute pas mon histoire.' Ses anciens dossiers avaient disparu pendant l'invasion de la civilisation inconnue. Il avait donc appelé l'hôpital pour récupérer son dossier médical, mais…
– Beaucoup de voleurs cherchaient les données du grand Lee Gun, alors elles ont été détruites il y a cinq ans.
Comme si c'était amusant, Lee Gun éclata de rire. Bon, il y avait pas mal de soucis, mais peu importait.
'Ils me croiront quand je les traînerai par les cheveux.'
Le regard de Lee Gun s'aiguisa.
C'était un problème. Il devait les retrouver, mais il ne pouvait pas contacter ceux qui le connaissaient. Le prix du transport, n'en parlons pas : il était sur le point de dormir dans la rue.
'Qu'est-ce que je fais ? Je braque une banque dans un pays voisin ? Je prends l'argent de quelqu'un ?' C'était une plaisanterie qui n'en était pas vraiment une. Au moment où il sortait du magasin avec les autres, une voix résonna dans l'esprit de Lee Gun.
[Attention ! Quelqu'un vous surveille !]
Lee Gun tressaillit en entendant la voix. Il fronça les sourcils en sentant une présence familière. Elle était faible, mais il en était certain. 'Un des Zodiaques…' Puis il entendit des voix.
« Sérieux ? Lee Gun, Lee Gun. Ils sont tous d'un bruyant. »
« C'est ce que je dis. Les plus grands médias du monde ne parlent que de lui. Ce n'est qu'un has-been qu'on a fini par diviniser. »
Un jeune couple bien habillé se dirigeait vers le restaurant. À l'énergie magique qu'ils dégageaient, n'importe qui aurait compris qu'ils n'avaient rien de gens ordinaires.
« Du coup, la nouvelle qu'un Saint de haut rang est sorti de notre Sanctuaire est passée à la trappe. »
« Lee Gun n'a été porté aux nues que parce qu'il travaillait avec les douze Saints du Zodiaque. Ces idiots ne savent pas faire la différence. »
« C'est ce que je dis. Même s'il réapparaissait, il serait inférieur à nous. »
À cet instant, le regard du couple croisa celui de Lee Gun. « C'est quoi, ce délire ? Il essaie d'imiter Lee Gun ? » Leurs visages se crispèrent. Mais cela ne dura qu'un instant. Pour une raison ou une autre, ils se mirent à ricaner. Ils parlèrent fort, comme s'ils voulaient que tout le monde les entende.
« Les idiots ! Ils croient vraiment que Lee Gun était génial. Il paraît que c'était un Utilisateur de bas rang. »
« Exactement. Il paraît qu'il est mort planqué derrière les Douze, dans la Tour du Diable. »
« Bah, fallait s'y attendre. Les fanboys de Lee Gun n'y connaissent rien. »
En passant, l'homme souffla délibérément sa fumée de cigarette au visage de Lee Gun, et la fumée se répandit sur ses traits. Lee Gun rit de leur bêtise. 'Ils osent se comporter comme ça avec moi ?'
