En fin d'après-midi, le marchand d'objets magiques qu'on avait fait mander se présenta au manoir du vicomte.
« Eh bien, je n'aurais jamais cru avoir de nouveau l'honneur d'être appelé ici. Quelle nostalgie. Cela doit bien faire cinq ans que la maison Radlich ne m'avait pas convié de la sorte. »
« Peu importe. Avez-vous apporté la jarre à eau que nous avons commandée ? »
Le majordome ne se souvenait absolument pas du visage du marchand.
« Oui, monsieur Yesman. Pour profiter de l'occasion et reconquérir notre part du marché, j'ai apporté cette fois la pièce dont notre maison est la plus fière. »
« Oh, elle est fort jolie, en effet. »
Quand il activa la belle jarre lisse et vide, elle se remplit d'eau à ras bord.
« Figurez-vous qu'en usage normal, une seule pierre magique de taille moyenne tient cinq semaines. Cinq semaines ! »
« Cinq semaines, dites-vous. »
Le majordome fut discrètement déçu : avec Ex, pour le prix d'une pierre magique de rebut, l'eau coulait sans interruption pendant un an (cinquante-deux semaines). Mais le marchand, qui ne s'en aperçut pas, prit un air triomphant.
« Ah, je comprends que vous soyez stupéfait. Nos artisans se sont donné un mal fou. Ha ha ha. S'ils savent leur œuvre utilisée dans la demeure d'un vicomte, leur peine sera récompensée. »
« Hum. Dites-moi, celle-ci ne pourrait-elle pas faire couler l'eau en continu ? »
Le majordome, qui se résignait à se contenter de cette camelote, n'avait formulé qu'une petite exigence, mais le marchand, sidéré, se mit à souffler fort par les narines.
« V-voilà bien la maison Radlich ! Vous n'avez pas le même sens des choses que le petit peuple. »
« Vraiment ? Cela va de soi. »
Une conversation qui ne tombait pas tout à fait juste.
« En continu, elle tiendrait quelques heures, je pense. Oui, oui. Quel luxe. »
« Q-quoi ? »
Ce fut au tour du majordome d'être stupéfait.
« Alors, monsieur Yesman, combien de pierres magiques dois-je prévoir ? Il en faudra énormément, alors prévenez-moi au plus tôt. C'est une entreprise d'envergure, voilà qui m'enflamme. »
« Je vous ferai connaître les détails plus tard. Partez pour aujourd'hui. »
Blême, le majordome éconduisit brutalement le marchand. Il fusilla d'un regard plein de rancœur le dos du marchand, tout réjoui à l'idée d'un gros contrat qui n'existait pas, puis le visage soucieux de Yesman s'éclaira.
« Mais oui ! Il suffit de prendre les jarres d'Ex dans les autres pièces pour tenir le coup. »
Yesman, enfin frappé par cette excellente idée, poussa un soupir de soulagement, mais l'instant d'après, la lumière de l'entrée s'éteignit d'un coup.
« Quelle catastrophe. Encore du travail en plus. Il faut aussi réparer la lumière. Ah... Cette lumière aussi, ce n'était pas Ex qui s'en occupait ? »
Les tourments du majordome Yesman commençaient.
