Le lendemain, Aki-san m'envoya un mail avec, en pièce jointe, des informations sur le donjon qu'elle me conseillait.
En suivant l'itinéraire indiqué, j'arrivai devant un bâtiment que je connaissais : la 525e antenne de l'Association des donjons.
Le donjon n°777 était une grotte au pied d'une montagne qui s'était changée en donjon. Celui-ci, en revanche, était apparu d'un coup en pleine rue commerçante, sous la forme d'une entrée menant sous terre.
Vu la densité de population, son apparition avait d'abord semé une certaine panique, mais l'agitation était vite retombée : les monstres qui y apparaissaient étaient de bas niveau, le donjon comptait à peine une dizaine d'étages en tout, et on l'avait jugé facile à conquérir.
Aujourd'hui, c'est l'un des donjons les plus appréciés des débutants, parce qu'on y combat sans trop de difficulté.
Il avait beau être près de chez moi, je n'y étais entré qu'une seule fois. Je venais seulement de temps en temps à la boutique rattachée à l'antenne, pour m'équiper.
L'antenne 777 n'a pas de comptoir de vente pour les objets et le reste…
« Quand même, qu'elle m'ait obtenu une lettre de recommandation… Je ne pourrai jamais assez remercier Aki-san. »
Les informations sur un aventurier, pour les rubriques qu'il a lui-même autorisées, remontent de l'antenne au siège, et n'importe quelle antenne peut les consulter. J'avais rendu publics mon visage, mon nom et mon niveau, entre autres, mais voilà que mon niveau avait baissé…
Normalement, un niveau ne baisse jamais. En pensant à la suite, je ferais peut-être mieux de le faire passer en privé. Aki-san s'en chargerait sans poser trop de questions, j'en suis sûr.
Bref, revenons à nos moutons.
La lettre de recommandation se greffe sur ces informations : c'est une sorte de titre que les réceptionnistes décernent aux aventuriers qu'elles recommandent tout particulièrement. Un aventurier qui en possède une bénéficie apparemment d'un certain traitement de faveur, même quand il change de donjon.
« Être aussi gentille avec un simple aventurier parmi d'autres comme moi… Il faudra que je la remercie, un de ces jours. »
C'est sur ces pensées que j'entrai dans l'antenne, et l'une des réceptionnistes m'interpella aussitôt.
« Bonjour. Vous êtes bien Shouta-san ? »
« Ah, oui. Je viens de l'antenne 777. Amachi Shouta. »
Un murmure parcourut la salle.
En entendant « antenne 777 », les gens autour de nous se mirent à me dévisager avec curiosité et à chuchoter.
« Hé, il a bien dit l'antenne 777 ? »
« Ne me dis pas que c'est le fameux Chasseur de slimes. »
« Cette tête de pas grand-chose, je l'ai déjà vue. »
« Il paraît que c'est un raté qui n'arrive à tuer que des slimes depuis toujours. »
« Un type comme ça, capable de battre d'autres monstres ? »
Autour de moi, ce n'étaient que ricanements et regards méfiants.
Bon, c'est le baptême que je subis neuf fois sur dix quand je passe dans une autre antenne.
Les informations publiques, tout le monde peut les consulter, et il y a une photo du visage : rien d'étonnant à ce qu'on me reconnaisse. Et puis, au début, sans trop savoir ce que je faisais, j'avais publié telles quelles mes stats et mes faibles taux de progression… Je les avais passés en privé dès qu'Aki-san me l'avait dit, mais les informations circulaient déjà, et aujourd'hui ma faiblesse est de notoriété publique.
D'après les chiffres de l'époque, tout le monde sait que, même au-delà du niveau 30, je reste plus faible qu'une personne ordinaire de niveau 10. Je sais aussi qu'on me montre du doigt, en me traitant de cinglé qui chasse des slimes par plaisir.
Je savais donc très bien que ça se passerait comme ça.
« … Shouta-san. Ne restons pas ici, passons dans le bureau du fond. »
« Je vous remercie. Euh, puis-je vous demander votre nom ? »
« Pardonnez-moi de ne pas m'être présentée. Je suis Maki, la petite sœur d'Aki. Appelez-moi simplement Maki. »
Contrairement à Aki-san, elle portait un carré court, coupé net. Maki-san. Qu'une sœur aussi polie ait grandi auprès d'une aînée pareille… Elle a peut-être pris exemple sur ce qu'il ne fallait pas faire ?
***
Visiblement, Maki-san avait souvent entendu parler de moi par sa sœur aînée. Après s'être excusée pour ce qui venait de se passer, elle me sélectionna avec soin plusieurs informations sur le donjon. Elle aimait rendre service, exactement comme Aki-san.
Elle me donna d'abord les cartes des étages 1 à 3, puis la répartition connue des monstres à chaque étage. Elle m'expliqua aussi les règles à suivre quand on tombe sur d'autres aventuriers en plein combat, entre autres.
Ensuite, une fois qu'on eut sympathisé et bavardé un peu, je passai à la boutique pour m'équiper avec l'argent gagné patiemment grâce aux « pierres magiques minuscules ».
Voici mon équipement actuel :
« Arme : épée longue en fer », 50 000 yens.
« Armure : armure légère en fer », 40 000 yens.
« Armure : gants en fer », 30 000 yens.
« Armure : jambières en fer », 30 000 yens.
M'équiper, c'est beaucoup dire : j'avais seulement remplacé par du neuf un équipement usé par un an d'utilisation.
Que du fer, rien d'extraordinaire, mais pour chasser à l'entrée d'un donjon de bas niveau, ça devrait suffire.
Par précaution, j'achetai aussi trois potions de soin. Même si mes futurs adversaires étaient plus faibles que moi, on n'est jamais trop prudent.
En me voyant sortir de la boutique, les autres recommencèrent à ricaner.
« Hé, t'as vu ce type ? Niveau 30 et équipé de fer de la tête aux pieds. »
« Avec ce que gagne Monsieur le Chasseur de slimes, il peut pas se payer mieux. »
« Allez, vous moquez pas. Il paraît que les slimes ne lâchent que des pierres magiques minuscules. Il doit se faire mille yens par jour, à tout casser. »
« Ha ha, c'est clair ! »
C'est vrai que je gagnais environ mille yens par jour.
Mais ça, c'était tout au début. Quand je m'étais rendu compte que la Chance, que j'avais montée pour faire des tests, influait aussi sur le taux de butin, mes gains avaient doublé, triplé, et aujourd'hui ils étaient plusieurs dizaines de fois plus élevés.
Même en envoyant de l'argent à ma famille, j'avais encore largement de quoi épargner. Mais on dit aussi qu'un équipement au-dessus de ses moyens mène à la ruine. Je n'avais aucune envie d'attirer l'attention de types louches, et cette panoplie en fer me convenait encore très bien.
Sans prêter la moindre attention aux remarques méprisantes ni aux regards, je m'engouffrai dans le donjon.
***
« Forcément, c'est un donjon populaire, il y a foule à l'intérieur. »
Où que je regarde, du monde, du monde et encore du monde.
Je m'en doutais en voyant la carte : le premier étage de ce donjon s'étendait comme une fourmilière, une grotte aux galeries enchevêtrées comme un labyrinthe. Fort heureusement, l'escalier menant au deuxième étage se trouvait tout droit depuis l'entrée, et le flot des gens suivait ce chemin.
Je décidai donc de viser le bord de la carte, là où il devait y avoir moins de monde.
Je marchai ainsi quelques minutes.
Quand il n'y eut plus personne en vue, plus aucune voix, plus aucune présence, un monstre apparut devant moi.
« Tiens, un gobelin. »
« Gigigi ! »
Le premier gobelin que je voyais depuis trois ans n'avait pas changé depuis notre dernière rencontre : un corps de nabot à la peau verte, un couteau à la main, un pagne pour tout vêtement. Une face hideuse, qui respirait l'hostilité envers les humains.
Le gobelin de manuel, tout droit sorti d'une histoire de fantasy. Pourtant, je ne ressentais plus la moindre trace de la peur d'autrefois, au point de douter de mes propres sensations : il était vraiment aussi chétif que ça ?
« Évaluation. »
Pour commencer, je décidai de jeter un œil à ses informations avec la compétence obtenue la veille.
*****
Nom : Gobelin
Niveau : 3
Équipement : couteau en fer
*****
« … C'est tout ? C'est une question de niveau de compétence, peut-être. »
Un slime, c'est un slime, je n'avais pas jugé utile de vérifier… Au niveau 1, on n'en voit vraiment pas beaucoup.
« Gigii ! »
Pendant que je faisais tranquillement mes remarques, le gobelin perdit patience et se jeta sur moi.
Mais ses mouvements étaient beaucoup trop prévisibles, sa trajectoire toute droite. Je l'esquivai sans peine et, dans la foulée, frappai de l'épée en contre.
Tchac.
Avec la même désinvolture que face à un slime, je lui tranchai la gorge.
Il mourut sur le coup : son corps tout entier s'enveloppa d'une brume verte, puis disparut.
Il ne resta qu'une pierre magique minuscule et un couteau en fer.
« Qu'il est faible… À quoi bon tout ce mal que je m'étais donné, à l'époque ? »
Là, je pouvais me battre sans problème.
C'est alors qu'une idée me vint.
« Si j'en tue cent ici aussi, il va se passer quelque chose ? »
Et c'est ainsi que je me mis à chercher des gobelins à tout-va pour les chasser.
